Les femmes ont toujours eu d’ailleurs de secrètes et subtiles indulgences pour ce qui les domine sans les froisser ou les brutaliser. L’adresse les a fascinées de tout temps; les hommes qui ont la renommée d’avoir troublé sciemment le plus grand nombre d’existences exercent sur leur imagination une influence incontestable, même lorsque ni leur cœur ni leur vanité ne sont touchés. On voit les mères et les sœurs subir, elles aussi, l’ascendant de la ruse élégante, triomphante. Aujourd’hui que les intérêts des femmes se sont élargis, qu’elles s’occupent de toutes les questions et imposent leurs jugements sur plusieurs points, cette tendance de leur esprit à admirer l’habileté a largement contribué à dévoyer l’opinion.

Une part de curiosité entre dans cet attrait que les femmes ressentent; leurs amitiés en sont la preuve. Les plus honnêtes recherchent volontiers celles dont les aventures ont été notoires, mais dont l’adresse a su éviter le scandale public; à parité de situation elles leur donnent le pas sur les femmes irréprochables dont l’histoire n’exerce pas de prestige sur l’imagination. L’amie incertaine, à la trahison toujours prête, a plus d’empire que l’amie loyale sur qui l’on sait pouvoir compter, tellement les choses mauvaises dégagent un magnétisme auquel on n’a pas scrupule de céder. Ce sont là, dira-t-on, des travers de femmes du monde qui ne représentent qu’une très petite fraction de l’humanité et dont l’influence est restreinte; très restreinte, en effet, s’il ne fallait pas compter sur l’esprit d’imitation qui, allant de bas en haut, fait retrouver le même courant de tendances à tous les degrés de l’échelle sociale.

Dans la vie politique, un phénomène identique se manifeste, en particulier dans les pays où elle est organisée sur la base des influences parlementaires, et c’est là surtout qu’on voit l’honnêteté désarmer lâchement devant la friponnerie. Dans ce groupement d’hommes, qui devrait représenter l’élite morale des nations, quelles sont les individualités qu’on ménage? Celles qui offrent une surface morale et dont la probité reconnue assure la loyauté des transactions? Ces voix-là sont rarement écoutées et, par une conspiration tacite, l’éclat en est vite assourdi. Les recommandations qui comptent, les paroles dont l’autorité s’impose émanent presque toujours de ceux dont l’appui est incertain, la coopération douteuse, justement parce qu’ils sont dépourvus des qualités capables de désarmer leur rancune, si elle était suscitée. On assiste dans cet ordre d’idées à des compromis incroyables, dont la base est toujours, même chez les plus honnêtes gens, la crainte respectueuse des individus assez habiles et hardis pour garder en main le manche du couteau et s’en servir sans scrupules.

La moralité politique n’est pas cotée aussi bas dans tous les états de l’Europe, et même dans ceux qui semblent avoir désappris la signification du mot on compte encore de nombreuses exceptions. Mais il serait puéril de s’illusionner. La masse des classes dirigeantes a perdu toute droiture de jugement; elle manifeste une démoralisante indulgence pour les caractères sans scrupules, assez effrontés pour s’imposer au pays qui les connaît et pourtant—inconcevable faiblesse—se laisse gouverner par eux. Ce sont là, objectera-t-on, des contradictions inhérentes à la politique de toutes les époques. On a vu, malgré ses crimes abominables, César Borgia inspirer à Machiavel un singulier enthousiasme, et l’on pourrait multiplier les exemples de ce genre. Oui, mais César Borgia était un criminel aux grandes lignes, et Machiavel avait au moins la bonne foi d’ériger ouvertement en principe la suprématie de l’habileté sur les lois morales. Ensuite, sous les anciens régimes il n’était pas facile de réagir; les protestations étaient forcément silencieuses et tout travail de réforme lent et secret, tandis qu’aujourd’hui la parole est libre, l’opinion publique a mille manières de s’affirmer... On n’a plus aucune excuse pour subir le joug des coquins habiles, rien ne force à subir leur audace effrontée; il n’y aurait qu’à vouloir réagir et il suffirait aux honnêtes gens de se mettre d’accord pour les reléguer dans la catégorie des quantités négligeables et leur fermer des situations qu’ils sont indignes d’occuper. Mais cet effort de volonté, nul ne le fait. Et pourtant les coquins sont en minorité. Leur triomphe ne s’explique que par la complicité des cœurs vacillants qui, tout en se disant honnêtes, admirent chez autrui le mal qu’ils n’ont pas le courage de faire eux-mêmes.

Dans la famille également ces tristes inconséquences se retrouvent, même dans celles où les saines théories sont en apparence le principe inspirateur de la vie. On dirait que la justice a déserté les foyers; là aussi l’homme s’incline devant le mal. Certains défauts le dominent; l’égoïsme est une arme que sa lâcheté respecte; il n’en aperçoit plus la triste vulgarité. L’adresse également le gouverne, le séduit et le bien n’exerce plus intrinsèquement aucun prestige sur son âme. Il y a, évidemment, des exceptions. Mais pour juger d’une tendance, c’est la généralité qu’il faut considérer. Or, dans la généralité des familles, aucun hommage n’est rendu au bien; la prépondérance appartient presque toujours à la force égoïste. Si l’on descendait aux détails, il y aurait à citer d’innombrables exemples, dans lesquels chacun reconnaîtrait les erreurs d’évaluation qu’il a commises envers les siens ou dont il a été victime.

L’égoïsme est tellement respecté, caressé, qu’on entend de fort religieuses personnes regretter de ne pas en être suffisamment pourvues. Partout on lui élève un piédestal comme à une source certaine d’avantages et de fortune; il faut, bien entendu, que cet amour immodéré de soi ne s’exprime pas trop brutalement, qu’on le décore et qu’on l’enveloppe de prétextes menteurs... C’est à quoi excellent les femmes; les hommes, plus maladroits, ont une manière crue et dépouillée d’artifices de manifester leurs exigences qui froisse le goût et mêle un peu de révolte aux concessions qu’on leur fait.

La violence de caractère réussit également à s’imposer comme une force dans les rapports intimes. C’est une puissance qui mérite des égards. Si une discussion survient, s’il y a un jugement à porter, une situation à définir, qui sont d’ordinaire les sacrifiés? A qui les parents, les sœurs, les frères donnent-ils tort la plupart du temps? Presque toujours à ceux qui ont raison. Avoir raison présuppose l’existence de qualités qui empêcheront leurs possesseurs de réagir désagréablement contre le manque d’équité dont ils sont victimes. Cette démoralisante injustice, qu’on décore du nom de prudence, a perdu plus d’âmes que les conseils corrupteurs de tous les Méphistophélès passés, présents et futurs. Élevés dès l’enfance à cette école d’immoralité pratique, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que nos contemporains aient perdu la notion exacte du bien et du mal? Le docteur Faust, aujourd’hui, n’aurait plus besoin de son maître; ils se suggestionnerait lui-même. Le mal a cessé d’être la tentation suprême, le péché fascinant dont parlaient nos pères et auquel on cédait par entraînement ou par folie, c’est une arme de combat dont il faut apprendre à se servir. On raisonne sur sa justesse et sa portée, et, lorsqu’elle touche juste, chacun s’écrie: «Quel beau coup!»

Si un pareil état d’esprit devait durer, le bouleversement d’idées qu’il finirait par amener est incalculable. Les contradictions où l’on vit aujourd’hui ne peuvent se prolonger sans avoir pour conséquence fatale la modification des principes moraux, puisque ces principes ne correspondent plus à la réalité des sentiments. Cette modification serait l’écroulement de l’édifice sur lequel la société chrétienne est fondée.