Le désintéressement, cette vertu si haute, n’a pas conservé plus de prestige. On s’indigne bien encore quelquefois contre les fripons qui s’enrichissent au détriment des honnêtes gens, mais l’homme de bien pauvre, ou devenant pauvre, parce qu’il n’a voulu faire de tort à personne, ne trouve certes pas dans l’estime publique l’équivalent de ce qu’il a perdu; et il entre bien du sarcasme dissimulé dans l’éloge qu’on fait de sa probité. Dans les circonstances même où elle représente une sauvegarde pour les intérêts qui lui sont confiés, cette probité ne sert guère. Y a-t-il une place à donner, une affaire à traiter, en charge-t-on de préférence ceux qui offrent comme garantie leur désintéressement connu? De tout autres mobiles déterminent d’ordinaire les choix et les récompenses. Il est admis que la délicatesse scrupuleuse empêche le succès; or le succès est le niveau auquel tout se mesure, et la société actuelle n’a pas de place pour ceux qui la dédaignent.

La dignité modeste est également reléguée parmi les qualités nuisibles. Les natures fières et délicates qui répugnent à faire du bruit autour d’elles, sentant la vulgarité de l’aplomb audacieux, se voient négligées même par ceux qui seraient capables de les comprendre. Dans le monde, la politique, les affaires, ne pas essayer de prendre insolemment les premières places, vous fait souvent reléguer aux dernières. Cependant, chacun sait—les imbéciles seuls l’ignorent—que la supériorité réelle est incompatible avec la prétention audacieuse. Tout idéal élevé impose l’humilité. George Sand, qui avait le génie modeste, disait que se décerner des couronnes à soi-même prouvait une irrémédiable médiocrité et interdisait tout espoir de progrès. Mais George Sand est morte, et sa génération a disparu; on n’a plus le temps aujourd’hui, dans l’agitation fébrile des journées, de s’occuper des valeurs qui se dérobent.

La bonté et la patience, ces gardiennes du bonheur de l’homme, sans lesquelles les choses les plus douces de la vie se changent en amertume, échappent-elles du moins au dédain de ceux qui en bénéficient? Elles ont, hélas! le même sort que le dévouement et le désintéressement, et volontiers l’on manque d’égards envers ceux qui les pratiquent. Lorsque les circonstances forcent à sacrifier quelqu’un, qu’il s’agisse de la vie publique ou de la vie privée, le choix est rapide; il tombe sur les êtres que l’on devrait respecter davantage. C’est à eux que l’on fait tort, parce que l’on sait pouvoir compter sur leur débonnaireté; l’être méchant, dont il y a quelque chose à craindre, est épargné d’ordinaire.

Les vertus qui n’ont pas pour base l’esprit d’abnégation et d’humilité sont cotées moins bas sur le marché de l’opinion publique. Mais elles n’acquièrent cependant un réel prestige que si elles représentent des éléments de réussite: argent ou situation. La hardiesse, le courage, la fermeté, la persévérance, l’énergie sous toutes ses formes, inspirent encore quelque respect. Elles répondent à ce besoin de la force qui domine indistinctement toutes les âmes. La franchise, quand elle est légèrement brutale, le respect de soi-même lorsqu’il s’y mêle un peu d’insolence, réussissent encore à faire leur chemin dans le monde, non en tant que vertus, mais comme conditions de prépondérance. Les qualités négatives, telles que l’indulgence et la modération, sont également tolérées; le fonds d’indifférence sur lequel elles se basent leur assure même une certaine estime.

Cet étrange dédain pour ce qui représente la somme des hauteurs morales, pourrait, à la rigueur, s’expliquer de la part des matérialistes et des déterministes. Voulant une humanité d’où les faibles seraient supprimés dès leur naissance, il est logique que certaines vertus équivalent pour eux à des faiblesses. Mais il y a incompatibilité flagrante entre ce dédain du bien et les doctrines chrétiennes et spiritualistes. Reconnaître en Christ un maître suprême ou un docteur sublime et n’avoir dans la pratique de la vie aucun respect pour ceux qui essayent de suivre ses traces, est la plus flagrante des inconséquences. Certes, on n’est pas arrivé encore à professer ouvertement le principe que la pratique des vertus est une preuve de déchéance intellectuelle, mais qu’importe la théorie, du moment que la grande majorité des soi-disant croyants agissent comme si telle était réellement leur pensée! Ils s’attendriront peut-être à la lecture d’un acte de dévouement obscur, accompli loin d’eux par des inconnus qu’ils ne verront jamais, mais si la chose se passe à leur porte, l’émotion disparaît et la raillerie la remplace. Quel intérêt ou quelle vénération manifesteront-ils pour ces héros de la vie? Leur poignée de main ne sera pas plus cordiale; elle continuera à se mesurer à la situation et non à la personnalité morale de ceux qu’ils accueillent. La vue du sacrifice n’aura en rien réchauffé leur cœur ni exalté leur imagination. Aujourd’hui dire de quelqu’un qu’il a une belle âme, c’est provoquer le sarcasme ou du moins le sourire.

Ce mépris du bien auquel on se heurte à chaque pas de la vie morale a eu comme conséquence directe la tolérance et même l’admiration du mal. La plupart des âmes subissent ce double courant sans le comprendre, sans le définir, sans se rendre compte surtout du déplacement qu’il opère dans les points de vue de notre génération. Essayer de dissiper cet aveuglement et de donner aux hommes la conscience de leurs sentiments réels est, pour tous ceux qui ont entrevu la vérité, un imprescriptible devoir.

La force a toujours exercé sur les imaginations un singulier prestige, même lorsque ses manifestations étaient injustes et brutales; dans tous les plans de réforme morale, il faut donc tenir compte de cet instinct qui, bien dirigé, pourrait conduire l’homme à de sublimes conquêtes. Mais la force ne règne plus exclusivement. L’habileté heureuse lui dispute la place, et les âmes amollies, les esprits trop aiguisés se laissent volontiers séduire par cette puissance inférieure qui dispense de l’effort et du sacrifice et promet de faciles conquêtes. L’affaiblissement de la fibre morale et physique, la sécurité des existences, l’absence des périls qui trempaient les âmes expliquent cette évolution de la pensée, évolution qui agit comme un dissolvant sur les consciences.

Ce n’est pas que l’attraction de la force en soi ait diminué, mais les esprits vulgarisés, avides de succès apparents, sont devenus empiriques et n’admettent plus que les résultats. Or, dans l’ordre de choses actuel, il est évident que le plus grand nombre de victoires est remporté par l’adresse. L’homme habile exerce, par conséquent, sur son prochain une fascination indiscutable qui ressemble presque à de la considération. Certaines expressions qui appliquées aux individus, avaient jadis une signification méprisante et l’ont encore dans le sens absolu des mots, représentent de nos jours, c’est tacitement entendu, une exclamation flatteuse. On dirait que les paroles ont perdu leur valeur primitive. Dans les pays latins, en particulier, l’admiration pour la ruse, la fourberie heureuse, la combinaison adroite ne se dissimule même pas, et c’est à peine si quelques signes de réaction commencent à se manifester. Naturellement, en théorie, on formule encore des appréciations sévères sur le manque de délicatesse ou de droiture, mais les attitudes ou les façons d’agir ont cessé de correspondre à la rigidité des mots. Le succès voit toutes les portes s’ouvrir largement devant lui; les plus honnêtes et les plus exclusives ne font pas exception. Et souvent aucun intérêt personnel n’entre en jeu, c’est simplement par platitude ou parce que le courant est trop fort et les volontés trop malades pour résister au flot qui les entraîne.

Cette sorte d’admiration morbide du succès, surtout lorsqu’il présuppose de grandes dépenses d’habileté, est peut-être plus fréquente encore chez les femmes que chez les hommes. Le sentiment de la probité et de la loyauté étant généralement moins développé par leur éducation, elles n’éprouvent pas pour certaines actions la répugnance que les hommes d’honneur, à part toute idée de morale, ressentent instinctivement. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer ce qui se passe dans les familles, même les plus honnêtes. Que de fois n’entend-on pas les épouses et les mères reprocher à leurs maris et leurs fils les principes, les qualités ou les scrupules qui les empêchent, dans telle ou telle circonstance, d’atteindre les premières places ou d’obtenir les avantages les plus considérables? On pourrait citer, dans un sens contraire, de nobles et grands exemples, mais il est certain que la généralité des femmes mettent en première ligne les intérêts visibles de ceux qu’elles aiment et y subordonnent souvent les devoirs de la conscience.