L’abaissement ou l’élévation d’une âme peut se mesurer aux objets de son admiration ou de son mépris; de même, pour juger d’une époque, faut-il se rendre compte des divinités qu’elle adore. Or devant quelles puissances s’incline la nôtre? Le hero-worship que Thomas Carlyle conseillait à sa génération n’est certes plus à la mode du jour: des cultes d’un ordre très différent l’ont remplacé. Si l’humanité veut suivre les chemins qui montent elle doit commencer par se détourner de ces autels médiocres; la route sur laquelle elle marche aujourd’hui et qui, sur certains points, lui a fait atteindre de merveilleux progrès, pourrait la rejeter, par la pente logique de l’abaissement graduel des caractères, aux périodes d’ignorance et de brutalité, si un sincère examen de conscience[3], suivi d’un effort courageux, ne ramène les cœurs au culte des vrais dieux.
Les tentatives qui ont été faites dernièrement pour remettre le bien en honneur sont isolées encore et le dédain, sous lequel certaines vertus étaient tombées, persiste toujours. La bonté, l’oubli des injures, l’esprit de sacrifice, la probité scrupuleuse, le désir d’être utile, continuent à être un objet de raillerie, à moins qu’ils ne soient accompagnés du prestige d’une grande situation ou d’une grande fortune. Si ce correctif leur manque, on se borne à les tolérer, car on a cessé de leur accorder une valeur intrinsèque et de les considérer dans leur application comme un triomphe moral digne de respect.
Ce bizarre sentiment a pénétré la grande majorité des âmes et même—phénomène incompréhensible—les âmes chrétiennes. On va se révolter, crier à l’exagération et au pessimisme... Et, en ne considérant que la surface des choses, ces protestations seront apparemment justifiées; mais, en examinant sincèrement la question, en jetant en soi et autour de soi un regard attentif, on sera forcé d’admettre la vérité de cette affirmation. La plupart de ceux qui essayent de pratiquer le bien dans leur propre vie ont cessé de l’admirer dans celle d’autrui. Ils n’ont pas le sentiment de leur illogisme, mais cette inconscience ne détruit aucun des effets moraux de l’anomalie.
Il en a toujours été ainsi, dira-t-on, la fin du siècle n’a rien inventé. L’Écriture affirmait, il y a des milliers d’années, que le cœur humain était désespérément mauvais et qu’il y avait antagonisme entre lui et le bien. Les éléments obscurs qui s’agitent dans l’homme se sont sans cesse dressés contre les manifestations de la lumière; les penseurs ont, de tout temps, déploré ce trait de la nature déchue, et M. de Maistre écrivait: «J’ignore ce qu’est la conscience d’un fripon, mais je sais que celle d’un honnête homme est quelque chose d’épouvantable.» La haine du bien est donc aussi vieille que le monde; pour éviter que le découragement n’accable les cœurs, il est sage d’accepter les surfaces et les mensonges conventionnels; creuser la pensée, se mettre rigidement en face de la vérité, c’est vouloir arriver à de désespérantes constatations. Les consciences les plus pures ont des recoins sombres où sommeille une inimitié sourde contre toutes les choses bonnes; il en a été ainsi chez le premier Adam, il en sera de même chez le dernier.
La valeur de ces arguments est contestable. Si aucun germe nouveau n’a pénétré la nature humaine, il est certain cependant que les tendances de chaque époque ont plus ou moins développé tels ou tels des nombreux instincts de l’homme. Ce qui caractérise le temps actuel ce n’est pas la haine, c’est le dédain du bien. Il ne s’agit plus de ce sentiment de colère ou d’envie éprouvé par les anges rebelles, mais d’une perversion de jugement qui fait mépriser avec l’intelligence ce que la conscience ordonne d’accomplir.
Les idées darwiniennes ont, dans ce phénomène, une large part de responsabilité. La doctrine de la lutte pour la vie a envahi tous les esprits, même ceux qui la repoussent comme théorie ou ne l’acceptent que partiellement. On en est arrivé à n’estimer que le vainqueur du combat; s’il reste maître du champ de bataille, peu importe sa valeur ou sa médiocrité réelles! Il est logique qu’à ce point de vue les vertus qui désarment l’homme et risquent d’entraver sa victoire soient considérées comme des désavantages, puisque les posséder c’est être vaincu d’avance. A toutes les époques, la défaite a suscité le mépris des natures vulgaires; aujourd’hui ce sentiment est devenu presque général; il n’y a plus de réaction généreuse en faveur des vaincus, les batailles perdues ne trouvent plus de poètes pour les chanter!
Manquer de la puissance de combativité ou ne pas vouloir l’exercer par principe, équivaut, dans l’ordre moral, à être manchot dans l’ordre physique: l’opinion publique, sauf d’assez rares exceptions, jauge immédiatement les malheureux qui en sont dépourvus, les range parmi les quantités négligeables, et, contre ce verdict, il n’y a point d’appel.
Quelles sont, par exemple, les conséquences du pardon des injures pour ceux qui le pratiquent?
L’homme ne peut donner une plus grande preuve de force morale, car pour pardonner vraiment il faut être roi de soi-même. Cependant aucune vertu ne nuit davantage à la situation personnelle de l’individu. Une injure oubliée semble en amener d’autres; c’est une conspiration pour pousser à bout celui qui s’est imposé le pardon comme règle de conduite; on refuse de croire à sa sincérité, on essaye d’attribuer sa mansuétude à des motifs de lâcheté ou d’intérêt, et, lorsqu’enfin elle est devenue un fait avéré, une légère parcelle de mépris, qui ira toujours grandissant, se glisse pour lui dans les cœurs. Il ne suffit plus de dompter ses rancunes et de triompher de ses ressentiments, il faut se résigner d’avance à supporter les effets nuisibles du pardon accordé. L’homme échappe à ce dédain lorsque la victoire remportée sur lui-même se manifeste dans des conditions éclatantes, mais, dans les circonstances ordinaires de la vie privée ou publique, il en souffre de mille façons. Il faut avoir à faire à des natures très généreuses pour ne pas être puni d’une injure oubliée.
Le désir d’être utile aux autres et l’esprit de renoncement sous toutes ses formes subissent des dénigrements identiques. Le déploiement de ces qualités commence par provoquer des abus. Dans les familles, les administrations, les œuvres de bienfaisance, le même phénomène se vérifie sans cesse: les individus de bonne volonté sont surchargés sans scrupules de la besogne qui devrait être répartie sur tous, et personne ne leur en est reconnaissant; au contraire, un ferment d’irritation s’élève contre eux. Cela aussi est vieux comme le monde, l’ingratitude répondant, paraît-il, à un instinct de la nature humaine; ce qui est essentiellement moderne, c’est le mépris qui s’y ajoute. Même lorsque l’imagination est saisie, qu’il s’agit d’un dévouement d’amour ou d’un acte éclatant de générosité, l’admiration est froide, et il s’y mêle une pointe d’ironie. Si aujourd’hui Léandre pour retrouver Héro devait traverser l’Hellespont à la nage, il trouverait des railleurs sur les deux rives du détroit, et les femmes seraient les premières à sourire de cet amoureux trop ardent. On dirait que l’oubli de sa propre personnalité est un aveu d’infériorité; les cœurs ne le comprennent plus. Faire bon marché de ses intérêts, c’est se déconsidérer soi-même et provoquer le manque de respect d’autrui.