Mais comment feront les âmes égoïstes, dont les courants intellectuels de ces dernières années ont tari la sève, pour apprendre à vivre et à aimer?
La tâche de réchauffer le cœur de l’humanité et de lui redonner la puissance de sentir la joie incombe à ceux qui ont le privilège de croire à une bonté suprême et à une immortalité bienheureuse. Ils n’ont pas le droit d’être tristes ceux-là! Mais eux aussi, pour ne pas être tristes, ont besoin d’aimer. Les chrétiens devraient apprendre l’amour. Qu’ils appliquent à leurs croyances les méthodes de logique qu’ils appliquent aux autres études et ils éprouveront le besoin de se mettre enfin d’accord avec eux-mêmes. Sur ce point spécial de l’amour, ils se trouveront dans le dilemme suivant: ou renoncer à la religion dont ils repoussent le commandement essentiel, ou l’accepter et sentir plus de remords d’y manquer que de toute autre faute commise.
Au contact de l’amour chrétien, les affections naturelles reprendraient force et vie. Après les âmes croyantes, les âmes fières seraient les premières à répudier l’égoïsme, ne fût-ce que par haine de la vulgarité. N’est-il pas plus noble de donner que de recevoir? Ce qui est vrai dans l’ordre matériel l’est également dans l’ordre moral. Le don continuel, sans marchandage, sans parcimonie, y a-t-il rien de plus grand? Ce qui est mesquin, c’est prétendre en recevoir l’équivalent. L’humiliation ne sera jamais pour celui qui donne, s’il donne avec désintéressement; on n’est pas trompé quand on n’a rien attendu! L’orgueil qui a poussé l’homme à fermer son cœur est donc faux dans son essence même; au lieu de grandir il rapetisse, au lieu d’épargner les souffrances, il tarit la source des joies. Ce serait être dupe que de continuer à suivre ses décevants conseils.
De tous côtés, en ce moment, des appels d’une redoutable éloquence s’adressent au cœur de l’homme. La misère refuse de se taire et crie sa souffrance; la grande masse des déclassés, grossissant chaque jour, exhale les gémissements angoissés des malheureux qui ne tiennent à rien et n’appartiennent à personne; la solitude morale dans laquelle tant d’êtres, apparemment heureux, se débattent, arrache de leurs yeux des larmes silencieuses et amères. L’homme restera-t-il insensible à toutes ces douleurs auxquelles il participe, à toutes ces voix qui montent vers lui, qui en appellent à sa pitié, à son amour?
Jamais l’occasion d’une plus éclatante revanche sur l’égoïsme ne s’est présentée pour le cœur humain. Saura-t-il la saisir et comme Lazare sortir du tombeau? Le principe de renaissance, que tous les mythes anciens ont admis, empêche l’espérance de mourir. Il faut croire à cette étincelle immortelle et attendre l’heure prochaine où les hommes, tout en conservant leur individualité, se seront faits une âme collective dans laquelle on entendra battre le cœur de l’humanité.
CHAPITRE IV
LE FAUX AMOUR DE SOI