L’essentiel pour le bonheur de la vie, c’est ce qu’on a en soi-même.

(Schopenhauer.)

Les adversaires de l’altruisme ont prétendu et prétendent que son application dans la vie vécue serait destructive de tout progrès civilisateur, et que la pratique du renoncement personnel priverait la société humaine des conquêtes qu’elle doit aux efforts de l’homme. Ce que les ordres religieux ont accompli pendant des siècles prouve que la théorie est contestable. Celle du renoncement absolu à son propre moi n’est pas moins fausse, dès qu’on l’envisage dans ses conséquences ultimes. La haine de soi-même aurait des effets tout aussi fâcheux que l’égoïsme; elle serait, en outre, parfaitement contraire à ce que la nature impose, à ce que la science et la philosophie enseignent et même à l’esprit chrétien, car quel suprême modèle d’amour le Christ donne-t-il à ceux qui l’écoutent? «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» L’amour de soi est donc la forme la plus élevée de l’amour. Bien entendu, sa puissance effective ne doit pas être limitée au seul Ego,—ce qui produirait un rétrécissement infécond,—elle doit s’étendre largement de façon à développer à l’infini les possibilités de la personnalité humaine.

Les défenseurs de la théorie du moi haïssable, plus boudhistes que chrétiens et que Schopenhauer a marqués d’une indélébile empreinte, soutiennent que tout le mal senti, pensé et accompli en ce monde provient de l’amour que l’homme ressent pour lui-même; séduit par Maïa, il cède à la volonté de vivre. Sans discuter la portée philosophique de leur théorie, ni examiner si elle pourrait être sincèrement pratiquée sur cette terre, on est forcé d’avouer, en constatant les maux, les injustices, les ruines dont l’individualisme est responsable, que leur façon de penser peut paraître juste. Mais cette impression disparaît si l’on analyse impartialement les causes réelles de cet état de choses; ce n’est point l’amour de soi-même qui le produit, mais bien plutôt une fausse idée de ce qu’il est bon de chercher, d’acquérir ou de conserver pour atteindre la félicité et la plénitude vitale.

L’équilibre humain ne peut exister en dehors de cette formule: l’homme doit s’aimer en aimant les autres; si le mal semble sortir de cet amour, c’est que l’homme ne sait pas s’aimer, n’a pas appris à s’aimer, s’aime mal, s’aime faussement.

Le faux amour de soi est la raison du moi haïssable: pour qu’il devienne aimable, il est nécessaire que l’homme apprenne à s’aimer véritablement et à aimer les autres de la même façon qu’il s’aime lui-même.

L’éducation de l’être humain se divise en trois parts: celle qu’il reçoit de ses parents, celle que lui enseigne la vie,—connue sous le nom d’expérience,—et celle qu’il se donne à lui-même. Il n’a de contrôle que sur cette dernière, et c’est la seule dont il soit responsable pour ce qui concerne son propre développement. Comme éducateur et comme membre de la société il a vis-à-vis d’autrui: enfants, élèves, amis et concitoyens de lourds comptes à rendre, mais il est absolument innocent des idées erronées que ses parents ont pu lui apprendre, des choses essentielles qu’ils ont oublié de lui enseigner; il est également irresponsable des empreintes dont son milieu et son époque marquent son esprit. Dans cette question si importante et essentielle, d’où dépend l’orientation de son existence entière, sa volonté n’entre que pour une troisième part, mais c’est sur cette part seulement, c’est-à-dire sur l’éducation qu’il se donne à lui-même, que ses efforts peuvent tendre et converger.

S’aimer, c’est se vouloir du bien. Vouloir du bien à quelqu’un c’est souhaiter sa perfection physique et morale, c’est désirer qu’il soit aussi beau, aussi sage, aussi capable en toutes choses que possible. Ces trois conditions peuvent satisfaire complètement esthétique et éthique et avoir pour conséquence le bonheur ou, du moins, cette harmonie des forces qui enlève à la souffrance ses pointes les plus aiguës et son venin le plus mortel. Les affections intelligentes, sincères et désintéressées ont presque toutes cet objectif, même si dans la pratique elle ne savent ou n’essayent pas de contribuer suffisamment à l’atteinte de ce résultat.

Or, comment se fait-il qu’éprouvant ces désirs pour autrui, l’homme ne les éprouve pas pour lui-même? Mais il les éprouve, dira-t-on, chaque individu ne demanderait pas mieux que de résumer en sa personne un état général de perfection. Peut-être théoriquement; en réalité, il essaye de se détériorer de toutes les façons possibles, même au point de vue de la beauté corporelle, bien que notre époque commence à revenir quelque peu, par les soins d’hygiène qu’elle préconise, aux traditions esthétiques de l’antiquité. Mais combien la majorité y est rebelle encore! Les uns, par l’exagération de la théorie du mouvement et du plein air détruisent l’harmonie de la forme et de la couleur; d’autres, par négligence ou recherche inintelligente, gâtent ce que la nature avait fait; ils ne développent aucune de ses intentions, et, esclaves de petites mauvaises habitudes, détériorent leurs visages, et leurs personnes par des gestes recherchés ou maladroits, des poses de tête ridicules, des intensités voulues du regard, des grimaces de la bouche et des yeux. Que de mains bien faites, même modelées délicatement, se transforment en objets désagréables à la vue, parce qu’elles sont mal tenues, honteusement négligées; le temps manque, prétend-on, pour ces soins, mais il manque, parce qu’on le perd en bavardages inutiles, en agitations sans causes, parce qu’on mettra un heure à nouer une cravate, à déplacer une garniture, à discuter de puériles questions; toutes choses, sans influence sur le sort ou la beauté intrinsèque des individus. C’est mal s’aimer que de négliger le réel pour le factice. L’exemple peut paraître enfantin, mais il s’étend du petit au grand. La mauvaise tenue habituelle, les gestes grotesques, le manque de soins hygiéniques, la recherche inintelligente ont gâté plus de corps que les vices eux-mêmes. Bien s’aimer au point de vue physique serait travailler au développement, à la conservation ou au redressement de ce que la nature a mis de bon ou de défectueux dans une personne humaine.