Mme de Girardin, si passée de mode aujourd’hui, a brillamment développé la théorie que le désir d’être jolie pouvait suffire à rendre une femme jolie, avec un peu d’habileté et de persévérance. L’affirmation ressemble à une boutade, mais elle contient cependant une parcelle de vérité. Tout le monde, en effet, presque, pourrait devenir passable d’aspect par une bonne hygiène, des soins persévérants et une conception intelligente de la beauté. Mais pour atteindre ce résultat, il faudrait s’aimer et d’ordinaire on ne s’aime pas, on aime sa paresse, ses idées fausses, ses aises et ses commodités, ce qui est une chose fort différente. L’époque actuelle est en progrès sur les précédentes et nous verrons sans doute dans l’avenir l’établissement d’écoles de beauté, suivant un système hygiénique et rationnel. Peut-être même l’idée est-elle déjà formulée en Amérique. Les maîtres de danse de l’avenir n’apprendront plus, comme jadis, à leurs élèves l’art de s’évanouir avec grâce, mais celui des beaux mouvements harmonieux et tranquilles. La grimace sous toutes ses formes sera bannie de la physionomie humaine; le faux amour de soi l’a enseignée aux hommes, le vrai doit la faire disparaître.

Les mêmes arguments s’appliquent à la voix, cet instrument d’une influence si considérable sur le cœur et les nerfs. Une belle voix (il s’agit de la voix qui parle et non de la voix qui chante) est une rareté, mais que d’organes passables gâtés par des modulations ridicules, des affectations, des recherches, et que le désir d’attirer l’attention rend suraigus. Il y a des voix discordantes qu’un peu d’attention parviendrait à modifier, à rendre moins pénibles aux oreilles d’autrui. Mais cette modification nécessiterait des efforts persévérants, et, en général, et on ne s’aime point assez pour avoir la force de s’y astreindre ou l’on s’aime sottement, suivant des conceptions artificielles et absurdes. On dirait parfois, tellement l’être humain se donne de mal pour gâter ses organes, qu’il y a dans son esprit quelque chose d’irrémédiablement faussé qui l’empêche de discerner la vraie beauté et de sentir le vrai amour.

L’homme si peu intelligent pour l’amélioration de son extérieur ne l’est pas davantage en ce qui concerne sa santé. Il passe sa vie à gâter ce que la nature a fait en lui de sain et de fort. Il s’aime si mal que pour une satisfaction de paresse ou de gourmandise, il détériore ou perd les facultés qui lui assureraient la continuité de ces jouissances matérielles auxquelles il met tant de prix. Et cela dans tous les ordres d’idées; tandis qu’avec un peu de jugement, de réflexion et de vraie affection pour lui-même il ferait de sa maturité et de sa vieillesse autre chose que des périodes de malaises et de privations. Même dans la jeunesse, que d’êtres faibles, incomplets, maladifs par leur propre faute, parce qu’ils ne se sont pas suffisamment aimés et qu’ils ont préféré à eux-mêmes d’idiotes témérités ou de pernicieuses habitudes d’incurie, de mollesse, et pire encore souvent.

Sur ce point également l’époque actuelle est en progrès sur les précédentes. On commence à se préoccuper sérieusement de l’hygiène des enfants; les parents essayent de développer ou de réparer l’œuvre de la nature. Mais que de pays où l’on est rebelle encore aux tentatives de ce genre! Et puis, dans combien de cas, dès que l’autorité paternelle et maternelle cesse de s’exercer, dès que l’individu est remis à sa propre direction, le manque d’amour se manifeste immédiatement, la négligence reprend le dessus.

Si l’être humain est à ce degré indifférent à sa beauté et à sa santé—les deux points les plus précieux à l’homme naturel, puisqu’ils intéressent directement sa vanité et ses jouissances, et que du second surtout dépend la continuité de la vie,—quelles proportions cette insouciance de ses vrais intérêts assume-t-elle dans les questions intellectuelles et morales?

On peut affirmer qu’elle atteint des proportions incommensurables. Si dans l’ordre physique l’individu se néglige, dans l’ordre moral on pourrait presque dire qu’il se hait, tellement il travaille à se rendre malheureux et à obscurcir ses rares joies. L’éducation qu’il reçoit de la famille, de la vie et de lui-même, tout contribue à fausser son jugement, à développer les instincts qui peuvent le faire souffrir, à lui farcir la tête de théories gênantes, d’axiomes que la réalité dément, d’interprétations erronées des préceptes divins.

Cette force irrésistible qui pousse aujourd’hui les populations de l’Europe vers les pays sauvages et libres, n’est pas seulement un fait économique, un besoin d’expansion provoqué par une production industrielle dépassant la demande ou par une surabondance de bouches à nourrir, elle correspond aussi à une nécessité morale. C’est une réaction logique contre le factice grandissant de l’existence civilisée, un désir impérieux de retourner à la vie normale et naturelle, l’aspiration inconsciente vers une mentalité nouvelle qui révélera peut-être à l’homme le secret du véritable amour dont il doit s’aimer.

L’un des premiers torts que l’homme commet contre lui-même est de développer en son âme le sentiment et le besoin de l’égalité[11]. Les aspirations vers la liberté peuvent être infinies, celles vers la fraternité également, mais la poursuite de l’égalité est forcément limitée à l’espérance d’une justice divine et au désir d’une justice humaine qui ne fera aucune différence entre le grand et le petit. Bien que la législation de la plupart des pays de l’Europe proclame l’égalité de tous devant la loi, chacun sait combien la pratique s’écarte de cette formule. Il se peut que dans une société, constituée sur des bases plus larges et plus altruistes, le principe finisse par triompher; il est désirable qu’il s’étende au-delà des tribunaux, mais l’égalité, quoi qu’on fasse, ne pourra jamais s’établir qu’au point de vue législatif. Ailleurs c’est impossible: l’égalité n’est pas dans la nature, elle ne le sera jamais. Elle n’existe pas non plus dans l’esprit des choses, ni dans les phénomènes réflexes qu’une individualité produit sur une autre.

Deux brins d’herbe ne sont pas pareils, un enfant le sait, et pourtant dès qu’il a l’âge de penser et de réfléchir cet enfant est envahi par le besoin d’égalité; il ne regarde pas en bas, mais en haut; il sent qu’il a le droit d’avoir ce que possède l’autre, celui qui est au-dessus de lui. Le sentiment ne se formule pas d’une façon aussi précise, mais il est au fond de toutes les vaines poursuites et de toutes les souffrances vaniteuses et amères qui enlaidissent la plupart des vies.