Cette passion d’égalité est vraiment la maladie dominante de notre époque. Elle détruit bien des joies; elle tue souvent la faculté d’aimer et toujours celle d’admirer; elle est une des causes déterminantes de l’avarice morale. Tous les efforts de l’homme devraient tendre à l’empêcher de croître chez ceux dont l’éducation lui est confiée et à l’étouffer en sa propre âme, car aucune tendance n’est plus fallacieuse, plus puérile, plus illogique. Elle tue les originalités et les valeurs, elle médiocrise, rapetisse et trompe toujours comme résultat final. Elle est la cause de la désolante uniformité des êtres, des habitudes, des manifestations parlées. Rien ne ressort en saillie. L’ignorant ne veut plus reconnaître aucune différence entre lui et le savant; il s’irrite de la position différente que l’autre occupe dans l’estime publique et le dénigre pour le ramener à sa propre mesquine situation. L’employé de banque ne voit aucune différence de valeur entre lui et son patron, et compare avec amertume la différence de leur traitement; il se ronge ainsi le tempérament et alimente en son cœur une source intarissable de mécontentements stériles qui tuent en lui toute faculté de jouissance. La femme laide refuse d’admettre que la femme belle doive attirer une attention et des hommages qu’elle-même n’obtiendra jamais; de là une pénible et inutile tension de tout son être pour arriver aux mêmes effets. La bourgeoise n’admet plus que sa maison soit inférieure comme allure à celle de la grande dame dont les tapisseries de haute lice ont été rapportées du siège d’Arras par un ancêtre connétable. Le moindre débutant en politique se croit capable de gouverner l’état et s’irrite contre les grands conducteurs d’hommes qui lui barrent le chemin.

S’il en est ainsi pour les biens visibles et intellectuels, les biens invisibles excitent les mêmes dénigrements, les mêmes convoitises, la même fureur d’égalité. Il faut posséder déjà une supériorité d’âme pour supporter d’entendre vanter la grandeur morale de quelqu’un; il en faut une plus considérable encore pour que cette constatation procure une joie. Les meilleurs eux-mêmes essayent de rapetisser ou de nier tout ce qui les dépasse, tout ce dont ils se sentent incapables, tout ce qui constitue une inégalité entre eux et ce prochain qui ose les dominer par sa générosité, son dévouement, son esprit de justice et de vérité. Enfin, de la plupart des cœurs, dans n’importe quelle situation sociale ou morale, s’élève la même question puérile: «Pourquoi lui et pas moi?» Il y a presque vingt siècles que Paul de Tarse y a répondu par d’autres questions: «O homme, toi plutôt qui es-tu pour contester avec Dieu? Le vase d’argile dira-t-il à celui qui l’a formé: Pourquoi m’as-tu fait ainsi? Le potier n’est-il pas maître de l’argile pour faire avec la même masse un vase d’honneur et un vase d’usage vil?»

Les Romains du temps de Néron se révoltaient déjà contre l’inégalité voulue par Dieu, et cette rébellion, instinctive paraît-il à l’âme humaine, n’a fait que croître depuis lors. Cimentée, développée par l’éducation sociale et politique, elle a atteint aujourd’hui l’état aigu et constitue l’une des causes principales des multiples souffrances qui obscurcissent sur terre la vie humaine. Lorsque l’homme aura appris à s’aimer réellement, il devra lutter contre cette tendance de vouloir grimper au sommet de l’arbre si l’agilité des membres et la longueur du souffle lui font défaut; il devra apprendre à discerner le divin dans les moindres créations de Dieu et se contenter d’être parmi ces moindres; il devra comprendre l’absurdité de toute poursuite vers une égalité que la nature n’a absolument pas voulue, puisqu’aucune de ses œuvres visibles n’en porte l’empreinte.

Mais, dira-t-on, cette convoitise qui pousse l’homme à vouloir égaler son prochain plus élevé que lui, est la base de tout progrès; y renoncer serait faire croupir l’insecte dans la vase où il est né. L’objection est fausse. L’homme qui aura appris à s’aimer voudra donner toute sa valeur, il comprendra que c’est son premier devoir vis-à-vis de lui-même. Seulement il essayera d’être et non de paraître; d’être et non de copier; d’être, sans qu’il soit nécessaire pour cela de faire dégringoler autrui du faîte atteint. La lutte pour la vie, cette concurrence inévitable qui jette les individus pêle-mêle sur les mêmes routes, les forçant à jouer des coudes pour arriver au but, perdrait ainsi de son âpreté et une certaine justice distributive s’établirait. Les honneurs à décerner risqueraient d’échoir en partage aux plus dignes; le charlatanisme ne pourrait concourir aux prix; la lice ne serait ouverte qu’aux valeurs réelles petites ou grandes.

L’homme qui s’aime doit être ambitieux, il doit se vouloir grand, non au point de vue du paraître, mais de l’être. Il doit se vouloir beau, sain, intelligent et sage. Il désirera la sanction de l’opinion publique, oui, certes, mais pas au-delà de ce qu’il sent mériter. D’ailleurs, elle n’aura pour lui qu’une importance secondaire, il aspirera surtout à être. C’est encore le plus sûr. Même en ce monde d’injustices, il y a une sorte de justice finale. Et puis ceux qui croient à l’immortalité, comment veulent-ils y arriver? Déformés, détériorés, rapetissés? ayant gaspillé les talents qu’ils avaient reçus en dépôt ou les ayant enfouis sous terre? Le premier devoir de l’individu vis-à-vis de lui-même est de donner toute sa mesure. Ne pas la donner, c’est être son propre ennemi.

Si l’être humain se mettait à ce point de vue résolument, pratiquement, une révolution morale s’accomplirait. Quelle saveur prendrait la vie, quel grand souffle la traverserait! l’ennui déprimant en serait à jamais banni; il n’y aurait plus d’existences vides et veules. Chacun saurait pourquoi il doit vivre: pour se bien aimer et aimer les autres de la même façon.

Une autre objection se présente. L’ambition de donner toute sa valeur, d’atteindre la plus haute possibilité de perfection ne jettera-t-elle pas l’homme dans de douloureux découragements lorsqu’il verra que ses efforts sont vains, qu’il constatera des rechutes successives? Oui, certes, mais la recherche du paraître, la course à la fortune et au succès ne lui procurent-elles pas les mêmes déboires, les mêmes dépressions? Et elles sont bien plus aiguës, plus irritantes, car il peut s’en prendre aux autres, en accuser les autres..., ce qui empêche et paralyse l’effort, tandis que de devoir s’en prendre à soi-même s’accuser soi-même peut faire sur la volonté l’effet d’un vigoureux et efficace coup de fouet.

Si l’homme s’aimait réellement, il apprendrait d’abord à devenir son maître pour savoir se guider dans le chemin du bonheur ou plutôt de l’harmonie, seule capable de remplacer la félicité passagère ou absente dans cette vie terrestre. En voyant le peu de contrôle que la plupart des êtres ont sur eux-mêmes, sur leurs tendances fâcheuses, leurs goûts nuisibles, leurs habitudes antiesthétiques, on se demande quelle résistance ils sauraient opposer aux grandes passions si elles venaient à les toucher ou à certaines tentations redoutables qui parfois se dressent devant les consciences pour les attaquer et les vaincre.

Heureusement ou malheureusement les grandes passions sont rares et les grandes tentations également, infiniment plus rares qu’on ne le croit et ne le dit. Chacun est d’une façon ou de l’autre sollicité au mal, au désordre, à la rébellion, au péché sous quelqu’une de ses formes, mais que de gens se rengorgent dans une austère respectabilité qui n’ont jamais rencontré sur leur route l’or s’offrant à eux, s’imposant à eux, s’acharnant après eux!

Tous les hommes ont eu des velléités de fortune, mais ceux auxquels la fortune est venue d’elle-même tendre la main, offrir ses plus alléchantes faveurs contre une concession d’apparence minime ou considérable sont peu nombreux. La rencontre de Méphistophélès et de Faust ne se renouvelle pas chaque jour. De même pour les passions de l’orgueil et de la chair: les Moïse, les David sont assez rares. Tout le monde s’imagine avoir aimé, être capable d’aimer; rien de moins commun pourtant qu’un fort amour, un de ces amours qui entrent dans le sang, allument le cerveau et amollissent mortellement le cœur. Rien de moins commun, mais chaque homme cependant peut être appelé à rencontrer les dieux sur sa route. Comment les fuir ou les terrasser, s’ils sont des mauvais dieux, des dieux qui entraînent à la honte, à la misère, au désespoir lorsqu’on n’a pas appris à être son propre maître? Devenir roi de soi-même est donc le premier acte de l’amour.