Après avoir chargé sa machine de ce combustible indispensable qui est la maîtrise de soi, il s’agit de savoir dans quelle direction on compte la lancer. La plupart des gens s’aiment si peu qu’ils ne se demandent jamais ce qu’ils aspirent à être. Ils pensent à améliorer ou à conserver leur situation financière et sociale, rarement à la forme que prendra leur moi. C’est là une étrange indifférence, que la plupart des honnêtes gens partagent. On demande à un jeune garçon: «Que veux-tu devenir?» Il répondra: «Marin, soldat, prêtre, littérateur.» Il ne dira jamais: «Un fort, un patient, un sincère, un héroïque, un sage.» Il ne le dira pas, parce que la plupart du temps il n’y a pas pensé. Chacun s’occupe de l’étiquette à mettre sur sa personne extérieure et rarement de la personne intérieure. Et pourtant tout l’avenir terrestre et éternel dépend du développement de cette personne intérieure. Tout est en nous; c’est vrai dans toutes les branches: vie sentimentale, vie intellectuelle, vie artistique et même vie sociale.
L’homme est appelé par Dieu à la perfection, mais la mystérieuse tragédie qui a fait de son âme le terrain où des forces contraires se livrent une bataille acharnée, rend sans doute impossible, du moins sur cette planète, l’achèvement de l’œuvre parfaite. Tout en tendant vers le soleil, il doit donc, non pas circonscrire ses aspirations, mais diriger ses efforts, employer ses forces au développement des facultés et des dispositions qui lui sont propres. Comme dans l’ordre intellectuel, il se sent porté à devenir musicien, soldat, physiologiste ou mathématicien, de même dans l’ordre moral, il peut et doit choisir sa personnalité, une personnalité qu’il aimera, non avec cette puérile et injustifiée admiration de soi-même, partage des sots, mais avec cet attachement lucide de l’auteur pour l’œuvre même incomplète qui lui a coûté un travail persévérant, courageusement accompli.
Si la créature humaine s’aimait comme elle doit s’aimer, elle donnerait à son propre jugement sur elle-même une valeur extrême et n’en attribuerait qu’une fort mince à l’opinion d’autrui, car elle seule connaît et le fond de son cœur, et les secrets mobiles de ses actions, et la puissance de ses efforts. Évidemment l’homme n’est pas un être solitaire, il a besoin de la critique et de l’approbation des autres hommes; seulement d’ordinaire il y attache une importance exagérée, nuisible à son indépendance morale et à sa dignité. Et s’il ne s’agissait que de l’opinion de l’élite! Mais il est tout aussi sensible aux jugements du vulgaire, incapable de toute appréciation équitable et intelligente.
On pourrait craindre qu’en apprenant à donner à son jugement une valeur supérieure, l’être humain ne devienne d’une insupportable suffisance. Mais c’est le résultat contraire qui sera atteint. En s’aimant assez pour vouloir se parer de toutes les beautés, il se sentira toujours inférieur à son idéal et sera ainsi maintenu dans un état constant d’humilité salutaire. C’est l’habitude de regarder aux autres et de donner de l’importance à leurs flatteries qui le rend si facilement satisfait de ses propres mérites. Même au point de vue physique, l’aspiration à la beauté vraie tue la vanité: qu’une jolie femme se compare à la Psyché de Naples, elle deviendra modeste; qu’elle établisse un parallèle avec ses amies médiocres ou laides, elle se rengorgera vaniteusement. Et il en est de même dans tous les ordres d’idées et d’ambitions. L’âme morte n’est pas celle qui cherche en elle-même la source des richesses et des joies, mais bien celle qui, ne pouvant vivre sur son propre fond, quête chez les autres l’appui qui lui manque, pose les bases de sa conscience dans la conscience des autres, se contente de cette chose peu stable et peu sincère souvent, qui s’appelle l’approbation des autres.
Il est curieux de constater à quel degré l’homme manque d’indépendance morale. A notre époque, le phénomène est curieux; les individus réclament la liberté sous toutes ses formes, ils en ont soif, ils veulent s’en enivrer; les plus petites entraves les irritent, les affolent, mais de la seule vraie liberté ils n’ont cure, la liberté intérieure ne les séduit point, ils en ont peur comme de la solitude. Tout le monde s’associe, se groupe, se syndique, chacun veut faire partie d’un groupe de loups qui hurle, on cherche l’esclavage. La convoitise, la lâcheté et la vanité sont souvent à la base de ce besoin de joug, mais ce qui le détermine surtout, c’est le manque d’amour que l’homme a pour lui-même et, par conséquent, le manque d’estime.
Jamais les individus ne se sont moins estimés eux-mêmes qu’à notre époque. Le snobisme régnant en est la preuve; vouloir à tout prix être le reflet de quelqu’un ou de quelque chose, tirer son rayonnement d’autrui, mettre son ambition à se frotter à plus haut que soi, est encore plus absurde que répugnant. Ah! oui, être digne, devenir digne de se mêler à ce qu’il y a de plus élevé en ce monde pour faire partie de l’élite intellectuelle et morale, le sentiment est compréhensible et juste, mais se réduire à l’état parasitaire, vouloir à tout prix fréquenter ce qui est grand sans y avoir aucun droit, est-ce là un but digne de l’être humain, fait à l’image de Dieu, de l’homme qui ressent pour lui-même un vrai amour?
Chaque maître doit avoir ses disciples (hélas! ils n’en ont plus guère de notre temps!) qui se nourrissent de ses enseignements, qui sont les porte-étendards de ses paroles, mais, si ces disciples suivent le maître, simplement parce qu’ils s’imaginent qu’un reflet de sa gloire tombera sur eux et non par dévouement, respect, admiration réelle, ils ne méritent plus le nom de disciples, ils sont des snobs, des profiteurs, des arrivistes, des gens qui se mutilent eux-mêmes, qui stérilisent volontairement leur cerveau et par conséquent ne s’aiment point.
La grande catégorie des ignorants, non de ceux auxquels rien n’est offert, mais des ignorants volontaires qui, par sottise, incurie ou paresse se refusent à tout effort pour s’approprier les connaissances qui leur sont présentées de tous côtés, rentre également dans le cycle des ennemis d’eux-mêmes. Aujourd’hui la culture, sinon la science, est aussi indispensable à l’individu d’une certaine classe que l’éducation elle-même. Pour obtenir une place au soleil, qui ne soit pas un vol, il faut savoir. C’est vrai pour les hommes et pour les femmes. Et combien s’y refusent obstinément, parmi ces dernières surtout! Elles sacrifient cette nourriture nécessaire, avec tous ses avantages matériels et moraux, aux plus puériles et sottes occupations et préoccupations, à des poursuites dont il ne restera rien et qui, même innocentes, laissent néanmoins d’humiliants souvenirs.
Le grand développement intellectuel n’est pas à la portée de tous, il n’est pas dans les goûts de tous. Il y a différentes missions à remplir, c’est pourquoi il est si indispensable de choisir sa route avec réflexion et discernement. Les uns aspirent à la place du grand lis blanc, d’autres se contentent d’être une modeste fleur des champs ou une utile plante potagère; d’autres encore rêvent aux chênes puissants, aux cèdres fiers, aux aloès à la floraison unique et splendide, aux plantes compliquées des serres. Toutes ces œuvres de la nature ont leur utilité et leur raison d’être, mais dans chaque espèce il en est de splendides, de médiocres et de rabougries. Si l’on s’aime, il faut essayer d’être parmi les belles plantes. Or, la plante humaine demande une culture intellectuelle considérable; toutes les joies de la vieillesse et de l’âge mûr y sont attachées. Le pessimiste Schopenhauer admet qu’une fois les passions amorties, on peut connaître le bonheur sous les cheveux blancs, si l’on a le goût des choses de l’esprit et que l’intelligence soit restée ouverte. Mais ce goût ne naît pas au déclin de la vie, il faut l’avoir connu et cultivé dès sa jeunesse. J’ai connu quelques belles et heureuses vieillesses, mais toutes, en effet, étaient amoureuses de l’idée, de la méditation, du livre... In Angulo cum libello.
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