Aucun parallèle, du reste, n’est possible entre les deux époques. Les amants de la beauté ne représentaient alors qu’une élite. Aujourd’hui l’élite est devenue foule et l’art s’est vulgarisé. Le lettré le plus fin, l’artiste le plus délicat, l’homme du monde le plus athénien voient leurs goûts apparemment partagés par les médiocres et les ignorants. L’art est devenu un objet de mode, le snobisme lui a coupé les ailes. Il faut les lui rendre et reformer l’élite; elle ne peut l’être que par la recherche de ce qui est difficile et élevé. La poursuite à la pièce rare ne doit pas se borner aux émaux, aux ivoires, à l’orfèvrerie Renaissance, il faut qu’elle s’étende au-delà des choses visibles et tangibles. L’élégance dans le caractère compléterait merveilleusement celle de la forme et de l’esprit. Les types en seraient plus variés que celui du visage humain; il y aurait des révélations de grâces mystérieuses, de fascinations secrètes... Parer l’être intérieur, pour que ses manifestations extérieures présentent une surface harmonieuse, c’est encore de l’art et même du grand art.
Le monde est vieux et il est blasé sur bien des jouissances. Il suit les entraînements de la mode en vieillard aveugle qui n’a plus de passions. Pour rajeunir son imagination et son cœur, il faudrait inventer des buts nouveaux à atteindre. L’application du beau aux manifestations du caractère,—en dehors de toute préoccupation de religion ou de morale,—uniquement par le développement plus complet du sens esthétique, apporterait à la société un vigoureux élément de vie. Dans cette recherche du rare et du précieux moral, la concurrence des ignorants et des médiocres ne serait pas à craindre et l’élite se reformerait. Ce serait une aristocratie, dont les privilèges ne seraient pas contestés par les foules et qui échapperait à la convoitise du veau d’or que l’on adorait déjà, il y a trois mille ans, dans les plaines d’Horeb.
Certes, pour les fils des hommes, la beauté de la forme restera la séductrice suprême; les harmonies de la nature continueront à faire la joie des yeux; les mots éloquents ne perdront pas le pouvoir de charmer et de troubler les âmes; les vibrations mélodieuses des sons entraîneront toujours les cœurs. Mais lorsque les raffinés intellectuels, les esthètes délicats auront compris que l’œuvre d’art ne peut être complète si le caractère n’a pas, lui aussi, sa beauté propre, une corde de plus sera attachée à la lyre humaine. Et il en sortira des harmonies nouvelles qui répandront leur enchantement sur les rêves des poètes, les inspirations des artistes et les vivifieront en les rajeunissant.
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En disant que les préoccupations de raffinement moral étaient inconnues à notre temps, je n’ai considéré que cette partie intelligente et artiste de la société moderne qui, tout en se rattachant à telle ou telle forme religieuse, ne prétend point pratiquer et vivre les principes chrétiens et moraux. Il s’agit de voir maintenant si les hommes de foi essayent de conformer à l’esthétique morale les manifestations de leur caractère et de réaliser en eux-mêmes l’idéal de beauté auquel ils croient.
L’Église catholique avait merveilleusement compris l’irrésistible puissance du beau. Ses cérémonies, ses symboles, ses chants, ses apothéoses, les poétiques légendes dont elle entoure la vie de ses saints, les grands mouvements collectifs qu’elle a provoqués en sont la preuve manifeste et éclatante. En tant qu’Église elle a conservé la magnificence de son culte et la poésie de ses symboles, mais les individus qui la composent ont suivi le courant utilitaire du siècle. Chez tous les chrétiens, à quelque confession qu’ils appartiennent, chez tous les adorateurs de la cause inconnue, la même tendance se retrouve: celle de ne pas rechercher la beauté dans la morale. Le positivisme qu’ils repoussent comme doctrine a mis sur eux son empreinte. Or l’éthique ne peut être complète sans esthétique, ou, pour mieux dire, elles sont confondues l’une dans l’autre; négliger l’élégance dans les manifestations de la vertu, c’est condamner la vertu à demeurer imparfaite, c’est lui enlever son prestige et son ascendant. Car si incohérent que soit l’homme, son sens logique demande qu’il y ait harmonie entre les sentiments, les actes et la façon dont ils se manifestent et s’accomplissent.
A quoi l’on répondra que cette préoccupation de l’harmonie est du superflu et de la recherche. Notre époque est pratique, elle vise avant tout à l’indispensable. Quand la maison brûle, le temps manque pour s’arrêter aux bagatelles de la forme; les œuvres positives, les vertus qui se traduisent en faits sont les seules qui comptent. Ces protestations révèlent un état d’esprit faux, mais apparemment naturel et logique. La préoccupation qu’éveille le sort des classes malheureuses, l’attente de l’évolution sociale devaient produire comme effet inévitable l’utilitarisme de la vertu et diminuer la recherche de la beauté dans les manifestations morales. Les économistes, les savants, les philosophes positivistes sont dans le vrai de leur époque et de leurs théories en voulant développer chez les individus les tendances et les qualités aptes à rapporter égoïstement ou altruistement un équivalent immédiat d’avantages pratiques. Mais ce point de vue est-il également logique de la part des chrétiens, répond-il à l’esprit de l’Évangile, des prophètes et des précurseurs?
La littérature imaginée de l’Orient a dans les Écritures son expression la plus haute, et la beauté s’y trouve à chaque page. Écoutons parler le Christ: ses paroles sont empreintes de grâce, de douceur, de majesté. La sombre grandeur des visions du vieil Esaïe atteint la sublimité tragique. Les chants du roi David: cris d’angoisse arrachés aux profondeurs de l’âme, extases d’amour, images suaves, expriment toute la beauté que la crainte ou l’espérance peut faire jaillir du cœur de l’homme. «La voix de l’Éternel brise les cèdres... La voix de l’Éternel fait trembler le désert... Tu es le plus beau des fils des hommes, la grâce est répandue sur tes lèvres... Dans le palais d’ivoire, des filles de rois sont parmi tes biens-aimées, la reine est à ta droite, parée d’or d’Ophir...»
Les âmes religieuses d’aujourd’hui, absorbées par les œuvres utiles, ne songent plus guère à se revêtir symboliquement d’or d’Ophir, et il est rare que la grâce soit répandue sur leurs lèvres. Les Marthe abondent et les Marie ont disparu. Les parures secrètes et intimes paraissent superflues aux chrétiens modernes; ils oublient qu’il s’en dégage d’irrésistibles et subtiles attirances, car le visible n’est que le reflet des frémissements invisibles de la vie intérieure.