A côté des devoirs imprescriptibles que la morale enseigne, à côté de la bienfaisance que la conscience impose, il y a la place de la pensée. Même dans le bien, elle peut être médiocre ou forte, étroite ou grande. Si elle se dessine en hauteur et en noblesse, tous les actes de la vie, religieux et autres, s’en ressentent. Elle ouvre des horizons, crée des atmosphères où les choses héroïques, belles, tendres, généreuses peuvent éclore et vivre.
L’Évangile renferme une parole étonnante. Si elle n’avait été prononcée par le Christ elle paraîtrait impie: «Soyez parfait, comme votre père qui est aux cieux est parfait.» Appeler l’être humain à la ressemblance de celui dont les pieds reposent sur les étoiles, c’est l’appeler à vivre de beauté, c’est l’élever à une dignité suprême. Or, pour les croyants, la Bible n’est pas seulement un livre merveilleux, c’est la parole divine qui ne peut tromper. Ceci admis, il n’y a pas de grandeur transcendante à laquelle le chrétien n’ait le devoir d’aspirer.
L’idéal des croyants de nos jours est bien éloigné de ces hauteurs. Être probe, raisonnablement philanthrope, actif pour la propagation des idées morales, observateur des formes et des obligations que la société impose, leurs aspirations s’arrêtent à ce niveau. L’échelle qu’ils montent n’est pas celle des anges; ils oublient la sublimité du modèle qui leur a été proposé, ils ne songent point à imprégner de beauté et de grandeur leurs actes et leurs pensées.
L’espèce de discrédit où l’on tient aujourd’hui les vertus chrétiennes est dû à l’absence d’idéal esthétique chez ceux qui les pratiquent. Quand on prétend avoir pour guide les puissances surnaturelles, les médiocrités de pensée et de sentiment font dissonance. Dans les vies religieuses les plus actives les grandes lignes manquent, et elles manquent parce qu’on n’y aspire pas.
Si les âmes pieuses se rendaient compte à quel point leurs inélégances morales nuisent à la cause divine, la conscience de leur responsabilité les ramènerait au culte de la beauté intérieure. Elles comprendraient que le développement de ce qu’il y a d’éternel en nous est plus important peut-être que les œuvres positives auxquels leurs heures sont consacrées. En s’embourgeoisant dans l’utilitarisme, l’idéal religieux s’est nécessairement rapetissé et vulgarisé; non seulement le sentiment de la majesté chrétienne n’enivre pas les âmes, mais elles croient à des laideurs permises; l’absence de douceur et de grâce semble presque une vertu à certains esprits rigides; l’humeur, la morosité, la rudesse un privilège inhérent à la pratique des devoirs pieux. Faire honneur au maître que l’on proclame, plaire, charmer pour lui, bien peu y pensent! Le sens de l’harmonie des choses est inconnu à beaucoup de cœurs religieux. Ils devraient se dire cependant que Dieu n’a pas fait la nature aussi belle pour que l’homme y fît tache. Dans la création le beau a une place supérieure à l’utile et les deux éléments se fondent l’un dans l’autre; les palmiers, les lis, les empourprements du ciel, toutes les splendeurs du firmament et de la terre doivent avoir leur équivalent dans l’ordre moral. Il faut que la poésie entre dans le bien pour qu’il devienne le beau.
Les cœurs aujourd’hui sont las des choses vilaines et basses; les âmes demandent à être émues, la privation de la beauté les a accablées d’une inconsciente et lourde tristesse, elles sont prêtes pour les envolées mystiques. Le renouveau spiritualiste dont on mène si grand bruit, qu’est-il sinon un désir de beauté, un besoin d’harmonie? L’heure d’une lumineuse revanche semble avoir sonné pour les idéalistes. Tous les chrétiens devraient se rallier à la petite phalange, comprendre que le monde fatigué de scepticisme, désireux de beauté, suivra les guides qui le conduiront aux hautes cîmes.
S’il y a dans l’humanité un principe inguérissable de péché, de douleur et de mort, il y a dans chaque être une part d’éternité dont il a le dépôt. L’essentiel est de donner à cette part tout le développement dont elle est susceptible, de ne pas étouffer le divin dans nos âmes. Les chrétiens, plus rapprochés de cette grâce intime qui est le parfum de l’être, mieux armés contre les passions discordantes, devraient sonner les cloches au large. L’appel de quelques raffinés intellectuels ne suffit pas, il faut des voix qui atteignent à tous les bouts de la terre pour combler cette lacune de la pensée moderne et proclamer le culte du beau en morale.