CHAPITRE VI

LE CULTE DE LA VÉRITÉ

The world is upheld by the veracity of good men.

(Emerson.)

Tandis que toute la création se tournait d’instinct vers la lumière, l’homme, seul, semblait la fuir; il refusait de regarder les hauteurs où elle rayonne, s’obstinant aveuglément à la croire contraire à sa paix et à son bonheur. Déjà, aux temps fabuleux, on voyait les masses épouvantées s’enfuir devant l’apparition de la vérité nue. Le phénomène s’est renouvelé à travers les âges, et les consciences l’ont accepté sans révolte, respirant à l’aise les miasmes du factice et de l’artificiel.

La recherche de la vérité scientifique, à laquelle notre époque s’est passionnément acharnée, a précisé enfin, par le contraste, les mensonges sur lesquels s’établit, en grande partie, l’existence sociale et personnelle. Mais le sentiment de ces mensonges n’avait pas jusqu’ici pénétré les âmes. On voulait arracher à la terre ses secrets, au ciel ses mystères et l’on se contentait de l’artificiel dans la vie vécue, on le voulait, on le recherchait, on l’imposait même socialement et moralement. De là une mentalité factice, faussée, que l’ignorance ne justifiait plus et que l’exagération de la pensée moderne marquait d’une empreinte presque morbide.

Aujourd’hui enfin la vérité semble avoir trouvé des disciples et les effets d’une œuvre secrète, élaborée dans quelques âmes par des forces supérieures, commencent à se manifester. Le vrai leur est apparu comme une puissance suprême digne de tous les sacrifices et vers laquelle la vie humaine devrait s’orienter. Mais ce mouvement ne doit pas se circonscrire à de rares esprits, il faut montrer à l’homme ce qu’il y a de puéril, d’absurde, de dangereux, de criminel dans les mensonges où il s’est complu. Il faut lui persuader, d’autre part, que la vérité est une amie, qu’à côté d’humiliations profondes elle donne des consolations supérieures, et que ce n’est point elle qui barre la route du bonheur. Il faut lui dire surtout que l’heure est grave, qu’un monde nouveau fait tressaillir les entrailles de la terre, et que, pour se préparer à y vivre, l’homme doit ceindre ses reins et affermir ses pas. Or, impossible de les affermir sur le sol mouvant du mensonge, impossible aussi de discerner la route où le pied ne bronchera pas, si l’horizon est obscurci.

Un seul mot exerce sur la créature humaine un invincible prestige, et tous les autres ne sont au fond que ses auxiliaires. Ce mot magique vers lequel toutes les facultés et toutes les forces se sont tendues depuis des milliers de générations restera éternellement l’objectif de l’humanité. Le goût du bonheur, que de mystérieuses origines lui ont transmis, est si puissant chez l’homme que, même agonisant, il le sent encore. Qu’il le place dans l’existence terrestre ou l’espérance d’un au-delà radieux, peu importe! la recherche reste identique: l’être humain, altruistement ou égoïstement, aspire et aspirera toujours à la réalisation de la félicité et à la disparition de la douleur. Le stoïcisme de ceux qui, ne croyant point à l’immortalité, n’en attendent aucune compensation, est un triomphe de la volonté sur l’instinct. Et encore, ce stoïcisme n’est-il qu’une sorte de cuirasse placée entre le cœur de l’homme et les souffrances qui le guettent. Or, l’aspiration à la non-souffrance équivaut presque dans ce monde du relatif où l’homme s’agite à une aspiration vers le bonheur.

L’expérience des siècles vécus a appris aux habitants de ce monde que s’il y a des moments heureux il n’y a pas de vie heureuse. Cette science acquise n’a point ralenti leur poursuite; et, aujourd’hui, la loi du progrès, avec ses promesses d’un éternel devenir, permet de croire réellement à une amélioration future d’existence. Les applications merveilleuses des découvertes scientifiques, le développement du sentiment de la solidarité humaine font entrevoir un avenir où la souffrance matérielle sera allégée et où chaque être pourra prétendre à sa part de lumière et de chaleur. Ces espérances s’étendent aussi aux conditions psychologiques des individus: l’élargissement des horizons intellectuels, la compréhension plus juste des valeurs, la délivrance de ce poids mortel de solitude que la grande solidarité humaine fera disparaître, mettront l’homme en mesure, non d’échapper à la douleur, condition essentielle de tout perfectionnement, mais de la dominer et de savourer, dans les périodes de répit, la joie de vivre.