La société a devant elle une œuvre immense à accomplir, une œuvre de reconstitution, dont on ne peut saisir encore toutes les conséquences et qui améliorera sans doute la destinée générale matériellement et législativement. Mais à côté du travail collectif, le travail individuel est nécessaire; la société ne peut l’accomplir pour l’homme. Elle lui dira: «Tu te plaignais, tu voulais une autre organisation, d’autres lois, une distribution plus équitable des biens, je t’ai donné tout cela. Va maintenant, cesse de te plaindre et sois heureux.» Mais l’homme ne saura jouir de cette vie nouvelle, s’il ne s’est pas renouvelé lui aussi intérieurement. A ces perfectionnements matériels d’existence, des perfectionnements moraux doivent correspondre, et ceux-là, l’individu ne peut les acquérir qu’à la sueur de sa conscience. L’esprit public, bon ou mauvais, facilitera ou entravera sa tâche, le travail n’en restera pas moins uniquement personnel. Il faut un acte de volonté pour que l’homme s’engage sur la route du bonheur relatif que l’avenir lui promet. C’est une première initiative; elle restera stérile si une seconde ne la suit pas immédiatement: la résolution de déblayer le chemin de l’obstacle qui en barre l’entrée.

Cet obstacle est le mensonge sous toutes ses formes, hideuses ou séduisantes qu’elles soient. C’est l’ennemi irréconciliable, celui qui a changé en tragédie la vie terrestre. La plus grande partie des difficultés qui embarrassent l’homme, des compromis où sa conscience se déprave, des tristesses où son existence s’épuise, ont pour raison déterminante l’oubli du vrai, l’usage et l’abus du factice et du faux. Les préjugés cruels qui en dérivent, les injustices qu’ils imposent finissent par faire perdre à l’esprit humain la notion de la justice divine. On le sait, on le voit, on le déplore, et presque personne n’a le courage de soulever d’un coup d’épaule la charge de plomb qui l’écrase. «La gangrène du mensonge nous tue», dit Ibsen dans toutes ses pièces; mais il semble voir dans ce mensonge une sorte de fatalité inéluctable à laquelle la société condamne l’homme. Heureusement la société semble vouloir se transformer, et il faut qu’une élite la précède dans la répudiation du mensonge et le culte de la vérité.

En disant mensonge, il s’agit du mensonge vécu, plus encore que du mensonge parlé. Le mensonge vécu est toujours un mal, certains mensonges parlés peuvent parfois être un devoir. Lorsque pour sauver une situation, éviter un malheur ou un désagrément grave, la bouche prononce un non au lieu d’un oui, l’être intime n’en est point contaminé; certes, si l’on remonte de l’effet à la cause, un péché quelconque de soi ou d’autrui est presque toujours la base de cette déviation indispensable de la vérité, mais l’âme qui a dû s’y soumettre n’est pas nécessairement pour cela une âme de mensonge. Il y en a qui éprouvent à devoir dissimuler et tromper une si âcre souffrance, une humiliation si intense qu’elles expient leur mensonge au moment même où elles le prononcent.

Les mensonges conventionnels ou de politesse qui font affirmer des regrets ou une estime qu’on n’éprouve point dans le refus d’un dîner ou la fin d’une lettre, ne sont que de mauvaises habitudes sociales. Ils n’altèrent pas d’une façon sensible la sincérité d’une nature et, d’ailleurs, ne trompent personne. Ils deviennent pernicieux lorsqu’en les exagérant inutilement on essaye de leur donner une apparence de vérité. Il y a encore le mensonge que la charité impose. C’est la carte forcée. Devant certaines questions une réponse complètement franche serait souvent cruelle, elle affligerait inutilement; les consciences les plus droites, tout en essayant de rester le plus vraies possible, sont obligées de gazer, de mitiger, d’adoucir la forme et même la substance de leur pensée.

Le mensonge de vanité ne fait de mal à personne, il est surtout une vulgarité, mais il rentre cependant dans la fausseté vécue, et est l’indice d’un éloignement volontaire de la vie vraie. Aucune considération supérieure ne l’imposant, il est inexcusable et nuisible à qui le prononce. Le mensonge de lâcheté, qui sert à nous excuser d’une maladresse commise, d’un devoir négligé est plus grave encore; il révèle des habitudes de fausseté contre lesquelles la conscience ne s’insurge plus et une absence totale du sentiment de nos responsabilités.

Les catégories du mensonge parlé sont infinies; elles vont du mensonge de devoir au mensonge criminel, du mensonge de charité au mensonge de calomnie, elles ont rempli le monde de larmes, de hontes, de ruines, mais le mensonge vécu a peut-être fait plus de mal encore. Il a faussé les pensées et les sentiments, vicié l’atmosphère et il aurait bouleversé même les lois naturelles, si la nature n’avait pas une indomptable force de résistance. Il a pris toutes les formes, et les plus redoutables ont été souvent les plus insignifiantes, apparemment.

La préoccupation de paraître, sans se soucier d’être réellement, a été le mensonge caractéristique de notre époque, et de ce premier mensonge tous les autres ont découlé, comme tombent une à une les perles d’un collier lorsque le fil a été rompu. Aujourd’hui que les courants bons ou mauvais se répandent largement et ne se limitent plus à certaines castes, ce goût de paraître s’est généralisé avec une effrayante rapidité. Le snobisme, ce terme ridicule, expression de la mentalité de toute une catégorie d’esprits, indique ce qu’il y a de factice dans les manifestations du goût et les aspirations individuelles. Cette maladie vulgaire, insignifiante en soi, a causé dans la conscience humaine des ravages dont on n’a pas assez mesuré la gravité et l’étendue. Elle a passé comme une faulx sur un champ, nivelant toute l’herbe au ras du sol, détruisant les originalités vraies, coupant plus sûrement que la baguette de Tarquin les pavots à tête trop élevée.

Les moralistes modernes attribuent une partie considérable des erreurs du temps présent à son amour excessif de la richesse. La course à la fortune, disent-ils, a stérilisé les cœurs et les imaginations, la plutocratie a écrasé l’idéal. Certes, le besoin de posséder et de jouir a déplacé dans l’esprit humain l’échelle des valeurs, mais si une balance pouvait s’établir entre les différentes causes qui ont détourné l’homme moderne de sa vraie voie, le goût de paraître la ferait pencher. Désirer être riche, désirer une situation importante, désirer les jouissances matérielles, c’est désirer une réalité; ce désir peut être accompagné des plus malsaines pensées, il n’en reste pas moins une aspiration vers des faits réels, et la conception de la vérité n’est pas altérée dans l’esprit humain par cette recherche, elle n’établit pas la vie sur une base de fausseté. Mais que devient la mentalité de ceux que l’apparence rassasie, que le chatoiement des mots et des choses satisfait, et qui acceptent, sans discussion intérieure, sottises et préjugés, pourvu que le reflet en tombe de haut?

Si cette maladie du snobisme ne s’était pas si étrangement répandue, s’attaquant même aux âmes sincères, il ne vaudrait pas la peine d’en relever l’existence, tellement elle est médiocre, faite pour les médiocres et peu intéressante en soi. Malheureusement elle a pénétré dans les milieux qui auraient dû lui opposer le plus de résistance, abaissant les caractères, oblitérant le jugement, aboutissant à une recherche agitée de satisfactions vaniteuses, à une pauvreté intellectuelle et morale que d’artificiels enthousiasmes remplissent seuls. Les esprits éclairés et indépendants—il en existe encore—ont commencé par hausser les épaules devant les ridicules symptômes, sans s’apercevoir que le microbe qui les déterminait appartenait à une espèce dangereuse. Lorsque leurs yeux se sont ouverts, la contagion s’était répandue; quittant les cercles exclusivement mondains, elle s’était attaquée à l’art, à la littérature, à la science, au patriotisme, à la religion même. Elle avait poussé les hommes aux imitations serviles, aux compromis bas, aux lâchetés et aux reniements; on connaît aujourd’hui les ravages moraux dont elle est responsable, et l’on comprend enfin que le simple quolibet ne suffit pas à la combattre.

Une autre force mensongère, contraire à la vérité, en antagonisme direct avec elle, est l’esprit d’intolérance. Il a pu être utile jadis à l’établissement et au développement de certaines organisations, mais son rôle historique n’en reste pas moins contestable au point de vue du bien général. D’ailleurs les générations actuelles ne sont pas appelées à revivre les siècles passés; elles doivent vivre leur époque, se conformer à ses besoins, ne pas enrayer ses progrès. Or l’intolérance, quelque nom qu’elle prenne, de quelque parti qu’elle sorte, est absolument contraire à l’essence de l’esprit moderne. Il est impossible aujourd’hui de plaider l’ignorance pour l’excuser: tout se connaît, tout se discute; on ne peut plus être inconscient des fautes et des faiblesses de son parti, ni ignorer ce que le parti adverse renferme de bon, de sage, de juste. Le manque de tolérance prend donc actuellement un caractère de mauvaise foi, d’aveuglement impénitent qui la déconsidère.