L’esprit de liberté, l’esprit scientifique, sont en opposition directe avec cette tendance, même lorsqu’elle revêt une forme patriotique ou religieuse. Tout se transforme: patrie et religion, et telles que ces forces sont comprises aujourd’hui par les cœurs généreux, elles répudient toute étroitesse. L’homme qui n’aime pas les autres pays ne peut aimer le sien propre: son patriotisme n’est qu’orgueil et égoïsme. L’homme qui hait les autres hommes, au nom de Dieu, n’a aucune conception des principes essentiels du christianisme. Il est moins chrétien que l’athée, il montre que l’esprit de l’Évangile lui est absolument étranger. Les habitudes intellectuelles de notre époque ont façonné nos yeux à la perception de la vérité; quand nous l’avons aperçue, l’intolérance devient impossible, elle tombe de nous comme un vêtement usé. Par conséquent, ceux qui la pratiquent encore appartiennent à la catégorie des aveugles volontaires qui ferment leurs yeux pour vivre en paix leur mensonge et ne pas être éblouis par la lumière.
Les préjugés sont fils de l’intolérance; il y en a d’utiles, de nécessaires, de respectables même, étant donné l’ordre social actuel, mais eux aussi sont mensonges. Il en est d’ailleurs d’absurdes et de cruels, fondés sur le néant. Et on leur sacrifie gens et choses, tout en admettant parfaitement leur inconsistance. «Oui, je sais, ce sont des préjugés, mais j’aime mes préjugés!» Et, sur ce raisonnement, on commet les plus perfides et basses actions, la conscience à l’aise. Chérir et caresser le préjugé représente une mentalité élégante aux yeux de beaucoup de personnes, et, moins il a de base, plus on le trouve habile et digne d’imitation. Seize quartiers de noblesse excusent certaines étroitesses de jugement; mais avoir les étroitesses sans les quartiers, c’est le triomphe du factice et du faux. Les femmes excellent en ces jeux. Les plus sincères ont des moments de révolte, mais ils ne durent pas; elles préfèrent ces mensonges acceptés et vécus à une recherche de la vérité qui les déclasserait, les exposerait à leur tour aux préjugés des autres femmes.
Sur cette pente du snobisme, de l’intolérance et des préjugés, les plus honnêtes gens se laissent glisser jusqu’à une oblitération complète de la conscience. Ils sont tellement imprégnés de mensonge qu’ils ne peuvent plus respirer dans une «ambiance» pure. Ils savent au fond d’eux-mêmes qu’ils sont dans le faux, et ils refusent de s’éclairer, car une fois éclairés, ils risqueraient de devoir prendre une décision contraire à leurs intérêts personnels, à leurs préjugés mesquins, à leur absurde désir de paraître sans être. Par égoïsme, ils en arrivent à se rendre complices des plus odieuses machinations, à refuser le droit de justice, à admettre des points de vue d’une inqualifiable cruauté.
La mauvaise foi qui sert de base à la plupart des rapports sociaux et qui les dénature n’est autre chose que la suite logique de ces mensonges vécus. Je ne parle pas de cette mauvaise foi que le code se charge de punir, mais de celle que les honnêtes gens pratiquent à l’aise dans leurs actes et leurs discussions. En politique, en journalisme, en affaires, dans toutes les manifestations de la vie sociale, elle sert de base aux transactions, aux attaques et aux défenses. C’est une habitude dégradante, bien plus corruptrice que le jeu des passions. Elle est, en outre, inutile, car étant l’apanage de tous les partis, elle ne sert plus à aucun. Dans la vie privée, les mêmes inconvénients se retrouvent. Même dans la famille,—la moins faussée encore des organisations sociales, parce qu’elle s’appuie sur les lois naturelles,—que de mauvaise foi préside souvent aux rapports, aux délibérations, aux résolutions! Ces mensonges qu’elle voit vivre par ceux qu’elle respecte le plus au monde, ne peut que préparer la jeunesse à l’existence artificielle et fausse. Qu’il s’agisse de carrière, de mariage, la préoccupation de frauder la vérité perce de quelque côté. Plutôt que de ne tromper personne on se tromperait soi-même, et l’habitude est tellement enracinée que les plus sincères croient à peine en eux-mêmes et ont cessé entièrement de croire aux autres.
La disproportion qui existe entre les principes, soi-disant directeurs de la société, et leur application dans la vie vécue est le plus grave mensonge de notre époque. A quoi bon tant de principes pour ne pas les appliquer ou les appliquer si contradictoirement? Telle manifestation du péché mérite le mépris, telle autre l’admiration; le mal a cessé d’être le mal d’une façon absolue, c’est une question d’adresse ou de situation. Les formules prud’hommesques continuent cependant à s’étaler partout, et on enseigne en même temps le moyen de contourner leurs angles trop droits. On les contournera toujours, c’est dans la nature humaine; le mensonge est de manquer aux principes en les proclamant, ce qui trouble les idées. Troubler les idées, c’est la grande arme de notre époque, le meilleur moyen d’attaquer, le meilleur moyen de se défendre. Accusations ou éloges, mensonges! Tout se jette dans le tourbillon, et ce tourbillon finit par créer une atmosphère.
Cette mauvaise foi dans les rapports, dans les paroles prend toutes les formes. Ceux qui refusent de se servir de l’arme déloyale sont broyés par la vie. Mentez, il en restera toujours quelque chose, si vous mentez suivant vos intérêts ou vos haines. L’homme qui veut se soustraire à cette obligation doit déployer dans l’existence une énergie double, des quantités triples, et cette lutte titanesque contre le mensonge en fait presque toujours un révolté.
Partout où l’on regarde aujourd’hui, on voit le mensonge installé à la place d’honneur, dominant la vie des individus et des états, répété par des honnêtes gens qui en connaissent la fausseté et s’en font cependant les gardiens et les porte-voix. Il semble qu’un mot de vérité ferait crouler l’édifice, et, pour le soutenir, vite on accumule les paroles mensongères, les affirmations fausses, les sentiments factices.
Maintenant tout s’effrite, les fondations et la bâtisse: poutres, ciment, barres de fer, rien ne tient plus! C’est la pourriture du dedans qui renverse la maison et non les coups du dehors; l’homme regarde avec effroi son abri s’effondrer et commence à comprendre qu’il a basé sa vie sociale et morale sur un sol artificiel et que ses racines ne plongent plus dans le sein fécond de la vieille Cybèle.
Les ravages du mensonge n’ont pas atteint le même point chez tous les peuples; certaines races ont conservé pour la vérité une sorte de respect, hypocrite peut-être, mais qui empêche le désagrégement des molécules et maintient la cohésion de l’ensemble. D’autres nations, plus arriérées comme civilisation et liberté, ne se sont pas aperçues encore du mensonge sur lequel repose une partie des institutions et elles acceptent, sans même le discerner, le mensonge social; leur intelligence, ignorante des méthodes scientifiques, ne s’applique point à la recherche des causes déterminantes des phénomènes moraux. Par conséquent, les attentats qu’elles commettent contre la vérité n’ont pas d’aussi redoutables résultats pour les consciences; elles sont, pour ainsi dire, irresponsables de leur mauvaise foi. Mais les races latines, si fines, si clairvoyantes, si avisées, auxquelles rien n’échappe ni en elles, ni en dehors d’elles, ne peuvent plaider les mêmes excuses. Et pourtant le mensonge y a acquis une force dissolvante extraordinaire; d’abord parce que sa floraison y a été merveilleuse d’intensité, pour des raisons historiques, géographiques, ethnographiques qu’il serait trop long d’énumérer ici; ensuite, parce que la dissimulation y est ouvertement considérée comme une force permise à l’usage des habiles. Cette idée en se généralisant a envahi non seulement les directeurs du troupeau, mais le troupeau entier et a produit un état mental particulier qui, faisant perdre à l’homme le respect de lui-même, devait inévitablement tarir ses forces vitales et enrayer ses progrès.
Ce qu’il y a de spécial à notre époque dans cette habitude du mensonge, c’est que tous le pratiquent ou sont soupçonnés de le pratiquer. Dire d’un homme aujourd’hui qu’il est honnête ne signifie point qu’on peut se fier implicitement à sa parole. Ceux qui ne mentent jamais n’en recueillent pas plus de considération, parce qu’au fond on ne croit à la véracité de personne. Les cœurs religieux eux-mêmes se sont trouvés impuissants contre le courant: ils auraient dû être les gardiens de la vérité, et ils se sont pliés comme les autres à tous les mensonges sociaux: préjugés, conventions, injustices patentes, acceptation commode des faits accomplis et des formules toutes faites, affirmation de principes auxquels on n’essaye même pas de conformer sa vie.