Vouloir réformer le monde d’un seul coup et espérer battre en brèche rapidement le mensonge social est chose impossible. L’œuvre collective ne s’accomplira que par lentes évolutions. Elle a ses apôtres et ses disciples. Tous ne peuvent y concourir activement, tous n’ont pas une vocation déterminée, mais le devoir des esprits droits et des intelligences fermes est de ne pas s’isoler de ce mouvement et de ne pas l’entraver, même s’il comporte des sacrifices graves. Ce qui tend à ramener la vérité dans la vie humaine, doit être encouragé et soutenu, mais il ne s’agit pas de combattre les moulins à vent et de partir en guerre contre les usages établis; certaines surfaces demandent à être supportées et respectées. Ce qui est mensonge dans les choses tombera de soi-même lorsque la vérité sera considérée comme une force bienfaisante.
Mais pour que les efforts des apôtres de la vérité, pour que les sentiments de ceux qui les suivent et les encouragent soient féconds, il faut que ces hommes, ces femmes apprennent à rechercher la lumière en eux-mêmes, à tout examiner sous ce rayonnement implacable, à appliquer à leur propre vie la méthode, l’investigation rigoureuse, à se servir vis-à-vis d’eux-mêmes d’instruments de précision. Il ne s’agit pas seulement de préparer l’avenir, mais de réaliser en soi, dès aujourd’hui, une vérité possible; cette obligation s’impose, non seulement aux directeurs attitrés de la pensée moderne, mais à toutes les intelligences et à toutes les âmes capables de concevoir et de ressentir la beauté du vrai.
Cette orientation nouvelle de la vie morale comprend deux parties: la pratique de la vérité vis-à-vis de nous-mêmes, la pratique de la vérité vis-à-vis des autres. La première est immédiatement applicable; la seconde a besoin pour pouvoir s’exercer de l’éducation que l’habitude de la sincérité personnelle aura donné à l’âme.
Sans qu’ils s’en doutent, les êtres humains vivent presque tous dans le faux et dans le rêve. Dans le faux parce qu’ils prétendent sentir, penser et admettre une foule d’idées et de sentiments dont un examen consciencieux, même superficiel démontrerait la non-existence. Ne serait-il pas plus digne, plus sérieux, plus pratique de se dégager de ces formules vides, de ces sensations artificielles, de ces conceptions erronées qui entraînent et égarent? Apprendre à regarder les vérités face à face, celles de la vie, des faits, des circonstances, serait se revêtir d’une cuirasse préservatrice et d’armes de combat efficaces. La plupart du temps l’homme est vaincu dans les luttes, parce qu’il ne se rend pas un compte exact de ses propres forces et de celles de ses adversaires. Il préfère fermer les yeux aux clartés qui découragent ou offusquent. Il ne tient pas assez compte de la loi des causes et des effets, ces grands chanceliers de Dieu, comme les appelle Emerson; il ne veut pas regarder les causes, de peur d’y trouver l’explication ou l’augure de ses défaites passées ou futures. Autour de lui, de ses enfants, de ceux qui l’entourent, il élève une muraille dont chaque pierre est une idée fausse. Les exemples sont inutiles, il suffit de réfléchir un instant, et ils arrivent en foule. L’homme passe les années que Dieu lui donne à se forger des illusions qu’il refuse de passer au crible de la réalité.
Le même phénomène se retrouve dans sa vie intérieure. L’être humain qui soumet toutes les manifestations de sa vie morale à la lumière de la vérité est une exception. Généralement il se ment à lui-même tout le temps; les plus honnêtes vivent dans une sorte de rêve inconscient. Par moments une clarté soudaine se fait, ils voient leur misère et reculent épouvantés, écœurés, anéantis. Mais, au lieu de faire de cette vision une habitude constante, de l’évoquer courageusement, ils s’empressent d’élever entre elle et eux un échafaudage d’illusions et de rêves, attribuant à leurs stériles aspirations vers le bien le mérite de réalités vécues.
Se placer en face de la vérité dans toutes les circonstances et dans tous les moments ne signifie point mener une vie parfaite, ni même atteindre un haut degré de moralité. L’homme sincère a des passions comme les autres, il est soumis comme les autres aux lois naturelles, peut-être avec plus de force même, car l’habitude de la vérité augmente la force vitale. Mais, si la parfaite franchise vis-à-vis de soi-même ne suffit pas à moraliser les individus, elle est cependant la condition essentielle de toute moralité; sans elle, l’existence la plus admirable d’apparence n’est qu’un de ces sépulcres blanchis dont parle l’Écriture.
Il y a, d’ailleurs, des chances pour que la vision nette de ses misères ramène l’homme dans la voie droite. En tout cas, ses erreurs, ses faiblesses, ses irrégularités n’auront pas la tare irrémédiable du mensonge voulu, chéri, caressé; ses fautes, pour graves qu’elles soient, revêtiront une sorte de grandeur, et sa conscience n’en sera pas dépravée. La fausseté rapetisse le bien; la sincérité, en une certaine mesure, purifie le mal.
Lorsque l’habitude de n’apprécier en tout que le vrai dominera les âmes, l’activité humaine doublera. L’homme ne pourra plus supporter en lui des aspirations, des intentions, des rêves qu’il ne traduira pas en actes. Il les étouffera s’il ne peut travailler à les réaliser. Et le phénomène se produira aussi bien dans l’ordre moral que dans l’ordre des faits matériels. Toute la mentalité humaine changera, l’échelle des valeurs subira de radicales modifications. Le mépris tombera sur ce qui représente aujourd’hui le prestige; l’amour de la gloire vraie remplacera les mesquineries vaniteuses; la course effrénée à l’arrivage sera considérée comme un aveu d’infériorité; l’artificiel en littérature et en art s’effondrera comme un échafaudage de planches légères qu’un coup de marteau suffit à détruire.
Le travail individuel d’une élite, si peu nombreuse qu’elle soit au début, suffira à renverser plus d’un faux dieu et à créer un courant favorable à l’institution d’une religion nouvelle, à laquelle toutes les autres pourront participer, car toutes ont le mot de vérité inscrit dans leurs livres. Les chrétiens sincères devraient apporter le contingent de leurs forces à la formation de cette élite, ils ne feraient ainsi qu’obéir aux injonctions de leur Dieu qui s’est proclamé lui-même vérité et vie, indiquant que les deux mots ne peuvent être disjoints.