La franchise vis-à-vis de soi-même, consciencieusement pratiquée, modifiera inévitablement nos rapports vis-à-vis d’autrui, mais le changement ne pourra s’accomplir que prudemment et progressivement. L’introduction soudaine d’une sincérité intempestive dans les relations sociales serait inutile et dangereuse.
Le droit du silence, ce droit indiscutable, sans lequel la dignité humaine deviendrait impossible, est le meilleur gardien de notre véracité. Que de mensonges parlés son usage nous éviterait pour ce qui concerne les autres et nous concerne nous-mêmes! La pratique de la réserve morale, cette pudeur qui empêche les âmes délicates de livrer leurs secrets, met l’homme à l’abri des investigations indiscrètes auxquelles il doit parer sans cela par la dissimulation ou l’artifice; apprendre à se taire sur les sujets où la franchise complète ne serait pas de mise, est donc une sagesse et une force. On reste ainsi dans la vérité vis-à-vis de Dieu et de soi-même, sans tromper, froisser ou affliger les autres par des paroles fausses, blessantes ou pénibles.
Lorsque les habitudes de véracité auront pénétré les consciences, l’homme pourra avoir à l’égard de son prochain des franchises, des sincérités impossibles ou du moins difficiles actuellement. Les rapports n’en seront ni plus âpres ni moins cordiaux, car la vision nette de notre état intérieur nous rendra forcément indulgents et compréhensifs. Le factice et l’artificiel une fois bannis, les relations ne se fonderont plus que sur des sympathies réelles. Tous les mots flatteurs et affectueux qui s’échangent aujourd’hui dans le monde ont perdu leur signification; ils produisent un petit chatouillement de vanité, mais l’inspirent aucune confiance. Ils font partie du métier mondain ou simplement social; rien n’en reste, et l’homme se trouve dégradé par le seul fait de la non-valeur des mots qu’il prononce abondamment.
Le jour où, dans un certain nombre d’esprits, ce travail personnel se sera accompli, le mépris du mensonge vécu si longtemps montera des consciences au cœur. Tous éprouveront une honte de s’être satisfaits d’un état moral si inférieur, si absurde, si mesquin... Et ce jour-là, les plus véridiques comprendront quelle part ils ont eue dans la construction du temple que notre époque, chercheuse de vérité, a élevé au mensonge.
Cette terreur qui a de tous temps éloigné les hommes de la vérité est instinctive, et jusqu’à un certain point justifiée; elle procède de ce que les Eglises appellent le péché originel ou, pour mieux dire, la tragédie mystérieuse qui a creusé l’abîme entre l’âme humaine et ses origines divines. Le mensonge nous en dissimule la profondeur, la vérité nous la montre, et pourtant elle seule peut aider à le combler. Mais, pour oser toujours la regarder face à face cette vérité, une certaine trempe est nécessaire, et on ne peut l’acquérir que lentement, par un effort constant de volonté.
La tentation de détourner la tête est souvent irrésistible; c’est un tel repos de s’illusionner, de ne pas constater, d’accuser la destinée et non soi-même, de se figurer que l’irréparable est réparable, de nourrir son cœur et son esprit de rêveries qui engourdissent les douleurs et voilent les états de conscience. Nous ne nous apercevons pas qu’elles portent en elles un germe de mort. Il n’y a chaleur que là où il y a lumière, il n’y a vie que là où il y a chaleur; c’est ainsi dans la nature physique, et le même phénomène se répète identiquement dans l’ordre moral.
Certes, se placer toujours sous l’œil de la vérité, c’est courtiser une rude maîtresse; c’est apprendre à connaître sa propre misère, à constater tout ce qui défigure notre image; c’est se soumettre à des crises d’anéantissement vis-à-vis de Dieu et de nous-mêmes. Souvent, semblables à Moïse sur le mont Sinaï, nous ne pouvons supporter cette lumière, nous devons nous prosterner la face contre terre pour ne pas être brûlés par elle.
Mais de ces crises notre être intérieur sort trempé et renforcé; si la vérité écrase souvent, elle relève, elle transporte aussi; les âmes, par le contact direct avec cette lumière qui est Dieu, acquièrent le sentiment de leur origine divine, la certitude de leur liberté et de leur force.
Ces heures-là compensent les plus rudes humiliations. Ils sont rares sans doute ces moments: les passions, les faiblesses, les incapacités de notre nature nous retiennent, nous entravent sur cette route lumineuse; mais une fois goûtés, on n’en perd plus la saveur, et pour la retrouver l’on se replace de bon gré, sous la clarté divine, acceptant les brûlures pour connaître les transports, se soumettant à l’écrasement salutaire d’où sort le renouvellement des énergies.
Intellectuellement aussi l’homme ne peut que gagner au contact de la vérité. Scientifiquement et historiquement, c’est indiscutable; artistiquement, c’est admis en partie; mais le fait doit s’étendre à toutes les manifestations de l’esprit. On souffre aujourd’hui d’un nivellement amoindrissant. Le but est bien d’inventer des genres nouveaux en musique, en peinture, en littérature; mais ce sont des genres, ce n’est pas de l’originalité vraie; lorsque le succès arrive, la horde des imitateurs surgit. Le besoin de vérité mis en pratique ferait disparaître genre et imitations; chacun voudrait être créateur, et lorsque l’inspiration désirée ne viendrait pas, on renoncerait à la symphonie, au tableau, au poème pour des métiers plus humbles. L’art et la littérature y gagneraient considérablement, et le nombre des ratés diminuerait.