En politique également, la vérité simplifierait bien des choses. Elle est contraire à toutes les traditions, mais l’on peut se demander si le système suivi jusqu’ici a produit de très satisfaisants résultats pour le bonheur de l’humanité. Le droit du silence suffirait à garantir des indiscrétions dangereuses.
Un homme d’état célèbre a dit qu’en politique la sincérité était la plus grande des habilités, mais personne n’a relevé la formule, et ni rescrit impérial, ni motion républicaine ne suffiraient à l’imposer. Là encore, c’est par le travail individuel des consciences qu’on arrivera à changer l’orientation des esprits chargés de gouverner les nations.
Lorsque chaque individu se sera fait une éducation personnelle par la pratique de la vérité, il tiendra à honneur d’être lui-même et de se montrer tel qu’il est. Ce sera sa dignité; il aura honte des attitudes artificielles qui servent aux hommes à dissimuler leur individualité vraie. Il aimera ouvertement ce qu’il aime, haïra ce qu’il hait. Bien entendu, certaines surfaces et certaines formes devront être respectées; aucune société humaine ne serait possible sans cela. Mais on ne se croira plus obligé de partager les préjugés, les admirations, les points de vue du groupe auquel on appartient par sa famille ou sa situation. Chaque être voudra être soi. Quel renouvellement de toutes choses! l’humanité en sera rafraîchie, rajeunie; l’ennui qui dévore les classes dirigeantes se dissipera, car leur champ d’observation s’élargira étrangement, il deviendra varié, multiple, immense. Les originalités surgiront, les copies serviles seront ridiculisées, les habitudes moutonnières ne serviront plus de règles inflexibles à toutes les vies; l’empire de la mode sera remplacé par la fantaisie individuelle...
Ce sont là les résultats secondaires de la révolution morale que le contact avec la vérité imposera aux hommes. Quelques existences vivifiées suffiraient à la provoquer; la formation de cette élite semble prochaine, mais pour être efficace, elle devrait se recruter dans tous les partis. Qu’importe les dénominations! Une seule vaut: l’amour de la vérité, c’est-à-dire l’amour du Dieu de vérité! Les uns l’appellent l’Éternel, les autres le Père; d’autres encore l’honorent sous le nom de justice immanente, mais tous peuvent se rencontrer dans cette communion du vrai. Ce qui différencie réellement les hommes entre eux, ce ne sont ni les dénominations ni les opinions politiques; c’est le plus ou moins d’empire que la vérité a dans leurs cœurs. Que de Pharisiens respectables haïssent la lumière, et que de péagers la chérissent! Malgré leurs défaillances et leurs chutes, ils regardent sans cesse vers elle et l’adorent.
Cette adoration du vrai doit être la base de la société de l’avenir, la religion commune de tous les esprits sincères. Elle a des adversaires puissants, la lutte sera acharnée, les instincts de notre nature lui opposeront de formidables barrières, mais il faut croire en son triomphe final, seule espérance de bonheur que puisse avoir l’humanité. Il faut y croire, même si nous la voyons poursuivie, écrasée, morte. «La vérité ne peut jamais être ensevelie plus de trois jours. Le troisième jour elle ressuscitera, malgré tous les Pharisiens et Sadducéens qui voudraient la retenir dans sa tombe[12].»
CHAPITRE VII
LA BONTÉ