Soyez bons dans les profondeurs, et vous verrez que ceux qui vous entourent deviendront bons jusqu’aux mêmes profondeurs.

Maurice Maeterlinck.

Maurice Maeterlinck a écrit dans le Trésor des humbles un chapitre sur la bonté invisible qui est peut-être le plus beau de son livre. La forme symbolique, un peu obscure, dont il enveloppe certaines vérités ésotériques n’empêche pas sa pensée, élevée en hauteur, de se manifester avec une clarté suffisante. La bonté invisible, dit-il, n’est pas de ce monde, et cependant se mêle à la plupart de nos agitations... Elle ne se montre pas... elle se cache comme si elle avait peur d’user de sa puissance... Et l’auteur décrit les rapports mystérieux, doux et forts qui peuvent s’établir d’âme à âme par la puissance sentie, ne fût-ce qu’un instant de cette lumière secrète.

Lorsque Maeterlinck parle de ces régions supérieures où les dieux vivent, de ces contacts imprévus et soudains d’où naissent les «certitudes inouïes», on croit apercevoir un des coins du voile se soulever. Mais ce réveil de l’inexplicable, ce mouvement intime qui pousse certains esprits à se demander chaque soir: «Qu’ai-je fait d’immortel aujourd’hui?» ne peut se produire que chez les âmes préparées par une longue vie intérieure aux révélations spéciales, aux communications secrètes avec les forces supérieures. C’est le domaine des consciences exceptionnelles. Je voudrais parler ici d’une bonté plus visible, plus à portée de tous, qui se renouvelle aux mêmes sources que la bonté invisible, mais dont les manifestations rentrent dans le domaine simple de la vie journalière et des rapports constants entre les êtres que la volonté de Dieu ou le hasard de la destinée a réunis dans un cercle commun d’existence.

Je tiens d’abord à établir que, par bonté, je n’entends point philanthropie, ni même charité. Une personne bonne aura évidemment compassion de toutes les souffrances et essaiera de les diminuer, mais la proposition ne peut être renversée; les œuvres de bienfaisance regorgent d’individualités dures et acrimonieuses qui ne satisfont guère en s’occupant d’autrui qu’un besoin d’autorité, d’agitation, de modernité. Quelques-unes traitent si durement les créatures dans leur dépendance, que les misérables préfèrent souvent se passer de bienfaits aussi maussadement distribués. Au moindre dérangement, à la moindre insistance, ces soi-disant philanthropes s’énervent, s’irritent, entrent même parfois en fureur, humiliant par de méprisantes paroles les pauvres êtres qui les implorent. Les femmes sont les plus irascibles: quand une de leurs protégées est assez hardie pour se présenter devant elles sans y être autorisée, il faut entendre ces anges de la charité! Comme aucune notion de justice n’éclaire leur intelligence, ce qu’elles font pour autrui, leur paraît si immense, si admirable, qu’il est inutile de l’assaisonner d’un peu de bonne grâce. Elles ignorent la compassion; la sympathie n’habite pas leur cœur et la bonté y est étrangère.

D’autres personnalités—et c’est là une seconde catégorie—sentent et pratiquent réellement la charité vis-à-vis des indigents; elles ont pitié des besoigneux et font pour les secourir de vrais sacrifices de temps, d’argent, de santé. Mais leur cœur ne s’ouvre que pour les misérables, il reste dur vis-à-vis de ceux dont la vie est normale, éclairée de quelques lueurs de bonheur. Leur intérêt a besoin pour naître et se développer de l’abaissement du prochain, de son malheur, de sa pauvreté. La déchéance matérielle est le rayon de soleil qui fait germer en ces âmes les sentiments altruistes. Pour leurs égaux elles demeurent froides et implacables; ils ne sont pas des frères à aimer, mais des rivaux à craindre, et il est intelligent de fermer contre eux les portes du cœur. Cette charité unilatérale n’est pas la bonté, ou du moins c’est une bonté partielle; elle est semblable à un arbre dont une branche seule porterait des fruits.

Dans cette nomenclature des bienfaiteurs humanitaires, auxquels la bonté lumineuse et chaude est inconnue, il ne faut pas oublier les justiciers, ceux que domine l’orgueil spirituel, et qui, se posant en redresseurs des consciences, distribuent généreusement conseils et censures. Ils s’intéressent à leur prochain, oui, certes, mais en grands prêtres chargés de rechercher et de châtier le pécheur. Leur esprit un peu étroit ne voit que la surface des choses, ils mettent des étiquettes, classent, catégorisent. Je pense toujours que ces gens-là auront de grandes surprises quand ils entendront Dieu prononcer ses jugements dans les demeures célestes. Ils estiment le moule plus que la substance, travestissent l’histoire, ne comprennent pas la vertu féconde qui se dégage des paroles sincères et des tableaux vrais. Ils crient à l’immoralité, jettent l’anathème, condamnent et exécuteraient volontiers ce prochain, au bien duquel ils prétendent consacrer leurs énergies et leurs sentiments.

Philanthropes à l’âme dure et vous bienfaiteurs des pauvres, dont le cœur est fermé à vos égaux, et vous aussi contempteurs orgueilleux des faiblesses humaines, vous ignorez le culte de la bonté, son rayonnement ne vous a point pénétrés, l’amour de cette perle cachée, rare, unique, exquise vous est inconnu... Les faits seuls vous frappent; vous comptez l’argent qui se donne, voyez les secours qui se distribuent, écoutez les sentences qui se prononcent, mais vous êtes aveugles à la fascination profonde qu’a le regard, le sourire, le geste des êtres bons.