Par ce vent de revendications qui tire de tous les côtés aujourd’hui, on rend les hommes responsables des maux qui pèsent sur l’existence de la femme moderne et de toutes les difficultés qui en entravent l’essor. Sans diminuer nullement la part de faute d’Adam dans les malheurs d’Ève, je crois que, si l’on procédait à une enquête sincère, on verrait que, dans la plupart des cas, la pire ennemie de la femme est la femme elle-même. Et je ne fais point allusion ici aux rivalités de l’amour, aux représailles de la jalousie, compréhensibles toujours, parfois excusables et qui rentrent dans le droit de légitime défense, je parle simplement du mal pour le mal qu’elles se font si volontiers les unes aux autres. Dans les mariages manqués, presque toujours une action féminine entre en jeu, celle d’une mère, d’une tante, d’une sœur, d’une amie... Ce sont les ennemies indirectes, bien plus nuisibles que les rivales d’amour. Et quand il s’agit d’entraver une carrière de femme, qui apporte les plus grosses pierres pour le lapidement? Si une réhabilitation est tentée, si une malheureuse cherche à remonter la pente descendue, qui la repousse avec le plus de rigueur? Ses sœurs, toujours ses sœurs! Lorsqu’une femme, par son intelligence, son activité, sa bonne volonté, a réussi à se créer une place à part dans l’opinion publique, qui essaye de ternir l’image que les hommes s’en font dans le sanctuaire de leur cœur? La femme, toujours la femme! Et pour décapiter ce pavot dont la hauteur les gêne, elles se servent du mensonge «comme le bœuf se sert de ses cornes» avec une dextérité merveilleuse.

Aujourd’hui encore, dans les luttes qui se combattent pour leur indépendance et leur dignité, ce sont les femmes qui se montrent les pires adversaires du progrès et du mouvement généreux tenté en leur faveur. Elles essayent de l’écraser sous le ridicule, en haine des champions de leur sexe. Et même chez ces champions est-il bien certain qu’un véritable sentiment de solidarité existe? En tout cas, il n’est pas général. Or, ce sentiment de solidarité est la pierre angulaire de tout renouvellement. Tant que la main de la femme, dans les heures de joie ou de douleur, ne se tendra pas instinctivement vers celles des autres femmes, tant que le succès d’une compagne ne la remplira pas de joie, tant que la fraternité ne sera pas née dans son cœur, sa situation morale et sociale ne s’améliorera point. Elle n’aura rien gagné et rien appris.

La solidarité des hommes entre eux n’est pas merveilleuse; elle manque de chaleur et de loyauté et se manifeste surtout pour la défense de leurs droits au vice; cependant sa puissance est grande. Pourquoi les femmes n’arriveraient-elles pas elles aussi à se syndiquer moralement, oh! pas contre l’homme, mais entre elles, pour leur défense mutuelle? Des sociétés se forment aujourd’hui, un peu partout en ce sens, et, il y a trois ans, lady Aberdeen ouvrait à Londres le grand Congrès international des femmes par ces mots qui résument tout un programme: «Fais aux autres ce que tu voudrais qu’on te fasse à toi-même.» Mais ce mouvement ne donnera des fruits précieux que si l’œuvre devient intérieure, si elle pénètre le cœur et la conscience, si les femmes ne continuent pas à détester et envier sans remords les femmes de leur entourage. Telle excellente fille, épouse, mère se montrera dure et implacable pour les autres personnes de son sexe, essayera de leur nuire de toute la puissance de sa langue et de son esprit.

Dans les questions de mariage, on entend les propos les plus cyniques sortir de bouches honnêtes. Un homme dans une belle position remarque une jeune fille à ses débuts dans le monde. Il s’occupe d’elle; on le constate et un émoi désagréable agite immédiatement toutes les autres femmes, même celles qui ne sont pas épousables et qui n’ont pas de fille à marier: «Feu de paille! s’écrie l’une d’elles, cela ne durera pas! Laissez-moi faire; à la prochaine occasion je la déflorerai à ses yeux de façon à ce qu’il n’y pense plus.» Tout cela dit le plus naturellement du monde et écouté de même. Personne n’avait conscience de l’énormité formulée et entendue; le vol moral qu’on s’apprêtait à commettre n’éveillait pas le plus léger scrupule. La personne qui avait parlé était irréprochable, aucun écart de conduite dans sa vie! Elle n’aurait pas dérobé à son prochain une aiguillée de soie, mais elle allait étouffer sans remords, par simple hostilité de sexe, le germe d’un bonheur... Et les autres femmes trouvaient l’intention naturelle, personne ne pensait à s’indigner, à se révolter, à protester...

Parmi les anecdotes historiques, il en est une sur Élisabeth de Russie qui résume tous les raffinements que peut atteindre la méchanceté féminine. «Trahie par son amant, la czarine se vengea, raconte la chronique, en l’obligeant à épouser une naine difforme et à passer la première nuit de ses noces dans un palais de glace avec des meubles en glace. Le lendemain, l’impératrice vint avec toute sa cour offrir un bouquet aux mariés bleuis sur leur lit par le froid. La fille de Pierre le Grand envoya ensuite sa rivale en Sibérie, à pied, après lui avoir fait couper le nez et les oreilles.» Ces fantaisies barbares d’une autocrate femelle ne seraient plus possibles aujourd’hui en pays européen, mais, si le fait ne peut se renouveler, l’atroce cruauté qui le dicta a-t-elle entièrement disparu des cœurs modernes? N’y a-t-il pas telles de nos contemporaines qui répandent autour d’elles une atmosphère angoissante, lourde de volontés perverses, de désirs malfaisants, de méchancetés calculées. Les narines délicates perçoivent à leur approche une vague odeur de soufre; au moyen âge, on aurait conclu à la possession diabolique, et l’exorcisme se serait imposé.

Mais on n’en use plus de notre temps; il est passé de mode comme les procès de sorcellerie; les maisons de santé pour névrosés ont remplacé les chambres ardentes et rien ne s’oppose à la violence des torrents de fiel que répandent les bouches haineuses. La société qui ne prend aucune mesure efficace pour se défendre recourt lâchement aux offrandes propitiatoires. C’est le culte de Moloch renouvelé, mais le calcul est aussi erroné que vil, la divinité malfaisante ne s’apaise point.

Cette complaisance honteuse vis-à-vis des médisants et des calomniateurs est non seulement inutile dans ses effets et déplorable en elle même, elle représente une injure vis-à-vis de la bonté, car le reniement n’est-il pas la pire des injures. Or c’est renier tacitement une force que de ne pas haïr son contraire. On ne saurait en même temps adorer le courage et s’incliner devant la lâcheté. La formule évangélique sur l’impossibilité de servir deux maîtres s’impose en ce cas comme vérité irrécusable. Pour les âmes capables de sentir la bonté, la méchanceté devrait être traitée en reptile devant lequel on recule. L’amour des animaux, poussé à ses limites les plus exagérées, n’a jamais inspiré la philovipérie. Par quelle aberration de notre mentalité la vipère humaine est-elle supportée, flattée, caressée même?

Dans ce phénomène morbide la femme a une large part de responsabilité directe et indirecte. Créée pour la bonté plus que l’homme, elle a davantage que lui manqué à sa mission par ses aversions violentes, sa langue acerbe, ses calculs mesquins. Elle se refuse plus encore que son compagnon à l’adoration de la bonté; la pratiquant souvent, elle ne l’admire pas et méprise cette force où elle s’obstine à voir une faiblesse. L’homme parfois s’attendrit devant un acte de bonté, la femme rarement, surtout s’il est accompli par l’une de ses pareilles. Cette hostilité contre son propre sexe la rapetisse, la stérilise et ferme son cœur. Si elle veut devenir ce qu’elle aspire à être dans la société, elle doit commencer par abjurer cette hostilité qui rendrait infécondes ses initiatives. Le retour à sa mission naturelle est aujourd’hui d’accord avec ses intérêts. A elle incombe le devoir de préparer le travail de réaction contre les médisants et les calomniateurs, et, ce travail accompli, d’élever un temple à la Bonté, cette plus haute forme de la psyché humaine, qui sert de rachat à toutes les fautes et représente le seul lien entre la terre et le ciel.