Par son tempérament plus paisible, son caractère plus doux, l’éloignement où elle était maintenue des violences et des luttes, la femme, dans le plan divin, avait été évidemment destinée à être le centre et le foyer des vertus bienfaisantes. D’elle devaient émaner les indulgences, les patiences, les encouragements, les consolations, preuve en soit le rayonnement répandu par certaines bontés féminines. Lorsqu’une femme aime réellement son prochain, elle atteint des hauteurs, arrive à des dévouements, pratique des délicatesses que les hommes ne sauraient même imaginer et qui les entraveraient, du reste, dans l’accomplissement des devoirs plus rudes qui sont leur lot dans la distribution des tâches. Si ces radieux exemples sont rares, ce n’est point incapacité de nature, mais parce que le cœur d’Ève est fermé à ses sœurs; la stérilité d’une branche finit par s’étendre à l’arbre entier. Le jour doit venir où, en écoutant raconter un acte de bonté accompli par une femme, les autres femmes verseront des larmes de joie, capables d’effacer toutes les rancunes qui les ont divisées.

J’avais une amie—dans le sens courant du mot—qui s’est détachée de moi pour des raisons ignorées; même elle a cherché à me nuire par des paroles injustes et malfaisantes. Je lui en voulais un peu et sa présence m’était devenue plus pénible qu’agréable. Récemment, par hasard, une histoire m’a été racontée, révélant de la part de cette femme de grands traits de bonté; j’en ai éprouvé une joie subite, inexplicable, l’ombre de rancune qui obscurcissait mon esprit s’est dissipée. Aucune explication n’aura lieu entre nous, et probablement nous resterons séparées, mais quand je la rencontrerai ce sera avec plaisir, car je saurai qu’il y a dans son cœur, malgré ses torts vis-à-vis de moi, une belle place saine.

Si l’on entrait dans cet ordre de sentiments que de magnifiques joies on y trouverait! On m’objectera qu’elles seraient dépassées par les douleurs et les déceptions. Mais n’en avons-nous pas déjà? Il n’est pas besoin d’aimer les autres, il suffit de s’aimer soi-même pour sentir cruellement les torts qui nous sont faits, pour souffrir des moindres désillusions. Le développement de la sensibilité altruiste n’augmente pas les souffrances et les tempère, au contraire, en opposant la lumière à l’ombre.

En cultivant la bonté comme un attribut qui lui est propre, en la mettant au sommet de ses admirations, en haïssant la malveillance comme une laideur, la femme rentrerait dans le plan divin. La colère, l’indignation peut parfois ennoblir la physionomie de l’homme, tandis que tout sentiment de violence, de haine, de rancune enlaidit la femme et la rend facilement grotesque. Sa force réside dans la douceur, et la douceur sans bonté est une venimeuse peau de serpent dont il faut se défier plus que d’un fusil chargé. La bonté réelle est un fard merveilleux, elle imprègne de charme celles qui la sentent et la pratiquent. Rien ne retient le cœur des hommes comme la bonté, les plus sceptiques n’y résistent point, lors-qu’ils la sentent chaleureuse et vraie. Des femmes laides ont été passionnément aimées parce qu’elles étaient bonnes; des pécheresses ont été honorées dans leur vieillesse parce qu’elles étaient bonnes; de grandes coupables sont pardonnées parce qu’elles étaient bonnes.

L’impératrice Théodora, la femme de Justinien, à laquelle la tradition prête un passé de débauches et un règne de crimes, avait, paraît-il, un redeeming point. Le merveilleux manteau dont les mosaïques de Ravenne conservent le fastueux dessin, cachait un cœur rempli de pitié pour les autres femmes. Toujours elle les défendit, toujours elle leur tendit une main secourable, toujours elle se mit entre elles et les dangers, les châtiments et les douleurs. Et certes, Théodora n’était pas une faible; elle aimait la domination et l’exerçait; elle aimait sa beauté et n’aurait pas souffert de rivales. Son esprit était viril; elle avait un cerveau d’homme d’état et pour assurer sa puissance ne reculait pas devant le crime. Mais, malgré sa supériorité intellectuelle incontestable et sa nature impérieuse, elle sentait sa fraternité avec les autres femmes. Elle les aimait, les plaignait, les protégeait. Ce que l’impératrice byzantine savait éprouver, la femme actuelle finira-t-elle par le connaître et l’apprendre?

Cette bonté de femme à femme la vie moderne la permet et même l’impose. Jadis la compagne de l’homme vivait presque exclusivement enfermée dans le cercle de la famille, n’ayant guère que des contacts mondains avec son prochain du même sexe. Aujourd’hui ces contacts se multiplient. L’heure de la fraternité a sonné. La bonté rayonnante et tendre doit devenir l’aspiration des âmes. Cette bonté semblera à beaucoup de femmes contraire à la position de combat qu’elles ont prise. Elles croient que pour être moderne il faut tenir perpétuellement la lance au poing. Or c’est juste le contraire; la modernité est la fraternité, et il n’est point de fraternité féconde sans bonté. Il est des pays comme l’Angleterre où la force tend à devenir le seul idéal et où la dangereuse théorie du superhomme semble prendre pied même dans les écoles primaires. La sensibilité y est raillée et l’égoïsme et l’ingratitude y sont érigés en divinités. Mais ce sont là des végétations superficielles, nées d’un excès d’orgueil; étant contraires à la vérité et à l’humanité, elles ne pourront pousser de fortes racines.

Il ne faut pas que la théorie philosophique de «persévérer en son être» qui est la plus fausse des doctrines et la plus contraire au progrès vienne entraver ce mouvement de fraternité. Il ne s’agit pas pour l’homme de persévérer en son être, mais de le développer jusqu’à son plus haut degré d’épanouissement. Parmi les forces morales il en est de belles, de grandes, d’utiles. Quelques êtres privilégiés ont pu les exercer avec puissance et la postérité leur en rend honneur. Mais ce qui nous émeut en lisant la vie de ces créatures exceptionnelles, ce n’est pas le souvenir des batailles qu’elles ont gagnées, des traités qu’elles ont conclus; si nous nous attendrissons, c’est au récit d’un acte de bonté, d’une preuve de sensibilité, d’un élan de fraternité. L’impératrice Marie-Thérèse a laissé sur la terre une forte empreinte, mais parmi les gloires de la descendante de Habsbourg, une des plus rayonnantes est contenue dans le petit fait suivant que l’histoire n’a même pas enregistré. L’impératrice éprouvait pour le prince lorrain, dont elle avait fait un empereur, un attachement très vif, et leur ménage pouvait être cité comme un modèle parmi les ménages souverains d’Europe. L’on racontait cependant que l’empereur François regardait avec trop de bienveillance l’une des dames de la cour impériale. L’impératrice, fort jalouse, n’osait réagir, mais elle ne cachait ni son mécontentement de cette amitié trop tendre, ni son hostilité contre sa rivale.

L’empereur mourut, et toute la cour s’attendit à une exécution. A la cérémonie des funérailles, lorsque pour la première fois la malheureuse femme que François de Lorraine avait aimée, se retrouva en présence de Marie-Thérèse, tous les courtisans tendirent la tête avec une curiosité avide. Mais l’impératrice, allant au devant de celle que jusqu’alors elle avait haïe, l’attira dans ses bras. «Nous avons beaucoup perdu, Madame», dit-elle en l’embrassant.

Le souvenir du couronnement de Pesth et des guerres de Silésie sera depuis longtemps tombé dans l’oubli que ces paroles de victorieuse bonté résonneront encore dans les régions mystérieuses où se conservent les rares actes divins accomplis par l’homme sur la terre.

L’âme de la femme subit une crise dangereuse. D’un côté, il est vrai, un cri de rescousse a traversé le monde, le mot de solidarité féminine a été prononcé, mais ne risque-t-il pas de se changer en cri de guerre lorsque les femmes ayant réussi à étendre leurs droits, les limites de leurs ambitions s’élargiront? Implacables les unes envers les autres tant qu’il ne s’agissait que de la conquête du mâle, quelles proportions prendra cette hostilité, quand elles auront d’autres victoires à remporter? Comment supporteront-elles la concurrence qui, dans l’implacable lutte pour la vie, est l’occasion pour les hommes de tant de discordes et de cruautés? Au lieu d’édifier à la bonté un temple magnifique, au lieu de mettre son culte en honneur, les verra-t-on renverser les dernières pierres du pauvre autel qui lui restait encore et laisser libre passage à la horde malfaisante des dénigreurs, des détracteurs, des calomniateurs? Ces anarchistes anonymes qui sapent tous les respects, détruisent toutes les confiances et infiltrent dans les âmes le doute universel sont les réels démolisseurs de la société. Ils ne tuent pas eux-mêmes, mais ils ont préparé les armes dont les ennemis se servent.