CHAPITRE IX

LA NÉCESSITÉ DE L’EFFORT

Le suprême bien des fils de la terre est seulement la personnalité.

(Gœthe.)

La nature est un effort continuel; l’effort est la condition essentielle de la vie. Les plantes, les moindres insectes, les animaux supérieurs, l’homme lui-même sont, qu’il s’agisse de croître ou de mourir, dans un état incessant de travail physique. Le phénomène se vérifie-t-il au même degré pour le développement intellectuel et moral? Oui, de façon complète, en ce qui concerne l’œuvre de la nature; très imparfaitement pour la part d’effort qui dépend de la volonté individuelle. Le cerveau et le caractère de l’enfant se transforment en cerveau et en caractère d’homme, et dans les organismes normaux cette évolution s’accomplit toujours. Mais c’est la simple préparation du terrain; il reste à l’ensemencer, à l’arroser, à le cultiver de toutes façons pour qu’il produise froment et plantes; à ce point commence le rôle actif de l’être humain.

Tant que dure la période éducative, le jeune homme subit les règles auxquelles l’assujettissent parents et professeurs; il les seconde avec plus ou moins de zèle et de bonne volonté, quelquefois refusant d’acquérir l’instruction qui lui est offerte, se rebellant contre les principes moraux qu’on essaye de lui inculquer; mais c’est l’exception: en général, jusqu’à l’âge de vingt ans et même plus, il suit la voie battue et soumet sa mentalité aux exercices qu’imposent les lois scolaires de son époque. La force de l’usage est si puissante qu’elle étouffe presque toujours les velléités de révolte. Il ne retrouve le sentiment de son libre arbitre que plus tard, lorsque délivré des contacts qui le tenaient prisonnier, il commence sa vraie vie et prend seul la direction de sa destinée.

C’est le moment où, suivant les conditions de fortune où il se trouve, l’homme est jeté, soit dans la lutte pour l’existence, soit dans la recherche du plaisir. Quelle part ces deux tourbillons qui l’emportent laissent-ils chez lui à l’effort intellectuel et moral, au progrès voulu, poursuivi, désiré de l’esprit et de l’âme?

Au point de vue scientifique, l’effort cérébral n’a jamais été aussi intense qu’à l’époque actuelle; les merveilleuses découvertes du siècle qui vient de finir en sont l’indéniable preuve. Le cercle des connaissances s’est étendu, l’application de nouvelles forces à tous les rouages de l’existence a rendu indispensable l’élargissement des programmes scolaires, mais cependant la culture générale de l’élite intellectuelle est moins complète, moins fine, moins profonde. La tendance est de limiter strictement études et lectures à ce qui peut servir à la profession ou à la carrière de chacun; le reste est négligé. Ces hommes distingués dans leur partie, célèbres même parfois, sont d’une ignorance enfantine sous d’autres rapports; ils font des découvertes qui transforment le monde et ne suivent pas le mouvement général des idées.