Jusqu’ici, sauf de rares exceptions devant lesquelles il faut s’incliner, le système suivi a été fautif; ceux mêmes qui consacrent leur temps et leurs forces au rachat des existences perdues, ne comprennent pas qu’ils suivent un faux courant d’idées en exigeant de ceux qu’ils recueillent moralement ou matériellement des attitudes humbles et pénitentes. Cachant leurs fronts dans la poussière, prêts à toutes les obéissances et à tous les renoncements, n’osant prendre aucune initiative, les malheureux doivent accepter l’ombre, le silence, la décoloration sous toutes ses formes.
C’est que ces âmes d’élite, dont le dévouement ne saurait être assez admiré, commettent presque toujours l’irréparable erreur d’établir entre elles et ceux qu’elles relèvent une infranchissable barrière. Elles sont les anges purificateurs, et un abîme les sépare des pécheurs repentants, abîme qu’ils ne pourront jamais franchir et qui les condamne nécessairement à une vie d’expiation, de tristesse, de renoncement. Pour eux désormais, grisaille, toujours grisaille! Cette idée est à la base de toutes les œuvres de relèvement, et il n’en est pas de plus dure, de plus injuste, de plus fausse, de plus contraire à cet esprit chrétien dont ces œuvres prétendent s’inspirer.
«Si Dieu a fait l’homme à son image, l’homme le lui a bien rendu.» La boutade s’applique merveilleusement à ce double phénomène moral: le repentir déconsidérant plus que le vice; le juste n’acceptant le repentir qu’avec l’écrasement définitif du pécheur. Le juste aurait enfermé Madeleine au couvent, envoyé Pierre aux Trappistes et employé les énergies de Paul dans quelques tristes fonctions de gardien de prison.
Avant que l’homme le meilleur n’arrive à la compréhension du vrai repentir et des profondeurs dont il sort, avant qu’il ne se rende compte qu’il faut le traiter par la lumière et non par les ténèbres, avant qu’il ne sente la supériorité de la repentance sur la simple justice, il devra vaincre beaucoup de répugnances, bouleverser toute une partie de sa mentalité, descendre dans les abîmes de sa propre conscience et les examiner au microscope de la vérité. Il n’y a pas un être humain, même parmi les altruistes et les équitables, qui soit prêt aujourd’hui à traiter le repentir comme l’enseigne l’Évangile et comme l’enseignera cette justice nouvelle qui, pour prononcer ses verdicts, s’attachera à l’esprit et non à la lettre des choses.
Jusqu’ici les poètes seuls ont compris le repentir et ce qu’il représentait pour Dieu. Les uns, comme Victor Hugo, l’ont mis avant la vertu et après l’innocence. D’autres, comme Moore, lui ont donné la première place dans la pensée divine. Les larmes du pécheur repentant parviennent seules à racheter l’âme de la Péri, à lui ouvrir les portes du ciel.
There fell a light more lovely far
Than ever came from sun or star,
Upon that tear that, warm and meek,
Dew’d that repentant sinner’s cheek.
Aux yeux des mortels cette lumière peut paraître un rayon ou un simple météore, mais la Péri savait qu’elle provenait du sourire des anges. Les hommes ne deviendront-ils jamais curieux ou désireux de provoquer ce sourire?