La redoutable question des prisonniers libérés n’a point encore dans les préoccupations publiques la place qu’elle mérite d’occuper, bien qu’elle ait ému en tous pays quelques consciences d’élite. Ces êtres qu’on rend à la société parce que leurs délits ne méritaient pas la réclusion perpétuelle et que, d’ailleurs, il faut faire place à d’autres, que vont-ils devenir? Se répandront-ils en semence corruptrice? Augmenteront-ils l’armée du crime pour retomber de nouveau sous la sentence du châtiment? Deviendront-ils, après avoir expié leurs fautes et en avoir compris l’horreur, des citoyens utiles et honnêtes? Il faudrait rendre cette troisième alternative possible. L’est-elle en nos pays d’Europe? Le prisonnier libéré et repentant reste partout un paria; il peut mener pendant vingt ans une existence impeccable, le jour où son passé est connu, l’estime publique se retire de lui, les portes se ferment, on oublie ses vertus, on se rappelle uniquement de l’acte coupable pour expié et réparé qu’il ait pu être. Les exemples à citer seraient innombrables.
Ceux qui ont pu se réhabiliter momentanément en laissant ignorer leur personnalité juridique sont, du reste, parmi les exceptions heureuses. D’autres sombrent dès leurs premiers pas. Le retour à la vie libre, que signifie-t-il pour eux? Repoussés de tous les milieux respectables, sollicités par leurs anciens compagnons, ils voudraient être honnêtes qu’ils ne le pourraient pas! Les femmes surtout se voient presque toujours forcées de retomber dans le vice, sinon dans le crime. Des associations se sont formées dans plusieurs pays pour recueillir et aider ces malheureuses, mais elles disposent de trop faibles moyens pour venir efficacement en aide à l’immense armée que les prisons reversent de temps autre sur la société et qu’il vaudrait mieux garder enfermée si aucun travail honorable n’est préparé pour ces mains dont on a détaché les chaînes.
Cette question est si importante et si grave pour la moralité et la sécurité générales, qu’hommes d’état et sociologues devraient la faire entrer au premier rang de leurs préoccupations et de leurs études. Mais aucune mesure légale ou administrative ne peut avoir son plein effet, si elle ne trouve un appui dans l’opinion publique, si la réforme qu’elle veut accomplir ne correspond pas à un travail de la pensée humaine. Lorsque tous les membres de la société, chefs d’usines, commerçants, employeurs d’hommes en tout genre, auront compris qu’ils n’ont pas le droit de refuser du travail à l’individu, qui, condamné à l’expiation d’une faute, a purgé sa peine et essaye de reprendre sa place dans le consortium humain, l’œuvre de l’état et de la philanthropie sera singulièrement facilitée. Mais si la pensée que le devoir et l’intérêt de chacun est de diminuer le nombre des malfaiteurs, en offrant la chance aux prisonniers libérés de redevenir honnêtes gens, ne pénètre pas la généralité des esprits, les efforts tentés resteront en grande partie stériles.
Parmi les œuvres difficiles de civilisation et de justice tentées par l’époque présente, aucune n’est plus ardue et plus malaisée à accomplir, car elle se heurte à d’instinctives et apparemment légitimes répugnances. Il faut un haut degré d’altruisme et de discipline morale pour ne pas éprouver un sentiment d’aversion, de crainte ou d’angoisse au contact d’un criminel sortant de prison, même si ses notes sont bonnes, son repentir avéré. Le cachot laisse après lui une impression de lèpre morale qu’on ne parvient pas toujours à dominer, que beaucoup seront à jamais incapables de dominer quelle que soit leur ardeur de charité, leur force de sympathie et leur largeur de vues. Mais tous ne sont pas appelés à labourer le même champ; un certain nombre d’ouvriers est seul nécessaire à la culture de cette vigne-là. Toutefois pour trouver, rallier, grouper ces ouvriers, il est nécessaire qu’une atmosphère se soit créée autour d’eux, favorable au travail auquel on les convie. S’ils ne sont pas imités par tous, ils doivent sentir du moins que l’opinion publique les encourage et les approuve.
Or, comment cette opinion favorable à la rentrée des criminels dans la société pourra-t-elle se former, si la mentalité humaine ne se modifie pas, si le respect du repentir ne pénètre pas les âmes, si l’estime se détourne des pécheurs repentants, dont les fautes n’ont pas été un péril pour la sécurité du prochain, ni pour sa bourse ni pour sa vie. Avant d’arriver à ce que la justice et la défense sociale demandent, c’est-à-dire à la réhabilitation du coupable qui a humainement expié sa peine, l’élite morale de la société doit atteindre cette équité et cette sérénité d’appréciation qui fera juger les individus sur l’ensemble de leur vie et de leur caractère, et non sur un acte isolé commis peut-être dans une heure d’égarement ou d’entraînement irrésistible. Elle doit également avoir appris que les natures supérieures et généreuses sont seules capables d’un repentir sincère et que ces natures possèdent d’inépuisables ressources. Ceux qui ont commis le mal sont souvent plus capables d’accomplir le bien que les natures trop pondérées, stérilisées souvent par le sentiment de leur propre justice, cette tare des existences correctes. Accueillir le repentir, l’encourager, le glorifier même, c’est recruter pour l’armée du bien des soldats courageux, ardents, aguerris par l’expérience et capables souvent de prodigieux efforts, le désir de réparer étant l’un des plus puissants leviers des cœurs.
Le mal serait-il donc dans l’ordre moral la fournaise dont doit sortir le bien comme la pourriture qui s’infiltre dans le terrain sert à l’éclosion plus splendide de la fleur? La question se pose et ne saurait être résolue dans l’état encore inférieur de notre développement mental: le problème reste irrésolu. Mais pourquoi se troubler? Si le bien est le produit du mal, point n’est nécessaire d’y participer soi-même directement ou indirectement; sa vue, sa constatation, les douleurs dont il est cause suffisent à faire germer le désir de la réparation dans les âmes, à en créer le besoin, à en déterminer les manifestations. Les purs eux-mêmes peuvent puiser à cette source.
La préface de M. Étienne Lamy à l’Histoire des Missions catholiques au xixe siècle commence par ces mots: «La plus grande misère de l’homme n’est pas la pauvreté, ni la maladie, ni l’hostilité des événements, ni les déceptions du cœur, ni la mort; c’est le malheur d’ignorer pourquoi il naît, souffre et passe.» A cette ignorance troublante de sa destinée, l’homme doit ajouter une autre cause d’angoisse: le problème du mal tel qu’il se présente aux esprits trop chercheurs pour se contenter de la vague explication que les théologiens en donnent. Ce mal pour lequel un Dieu a dû mourir et qui en même temps est l’alambic où le bien s’élabore, ce mal qui détruit l’harmonie pour laquelle nous sommes créés et qui, en même temps, par les expiations volontaires qu’il provoque, ramène dans l’âme cette harmonie perdue, quelle redoutable et angoissante énigme! Énigme insoluble pour l’esprit et que la conscience interrogée ne peut résoudre elle non plus.
Les générations futures arriveront peut-être à connaître par quelle mystérieuse tragédie un incommensurable abîme s’est creusé entre les aspirations de l’homme et la réalité de sa vie, entre ses désirs et ses capacités. Ceux qui vivent aujourd’hui l’ignoreront toujours, et s’ils arrivent à des certitudes morales, elles seront strictement personnelles. Ils ne peuvent donc penser, sentir, agir qu’en aveugles, des aveugles dont les yeux cependant perçoivent encore des lueurs. La plus vive et la plus claire est le besoin qui les tourmente de ramener à l’harmonie leurs pensées et leurs sentiments, de créer en leurs âmes un refuge où ils puissent s’abriter, d’étouffer ou, du moins, d’adoucir les notes discordantes qui montent des bas-fonds moraux où les cœurs que le mal détériore, avilit, envenime, exhalent leurs plaintes désespérées.
Pour ne plus entendre ces sons d’angoisse, ces cris de révolte, pour en diminuer le nombre et la force, un seul moyen existe: changer ces voix fausses et acerbes en voix justes et douces, capables de se joindre à la grande symphonie des âmes sereines; tendre les mains et les bras pour les aider dans leurs premiers efforts; ouvrir les cœurs tout grands pour la récompense de ces efforts.