La répugnance qu’ils éprouvent à l’égard du pécheur repentant est infiniment plus excusable et compréhensible que celle des personnes religieuses, car le sentiment de sa propre justice n’a au fond rien de moralement choquant chez un positiviste. Tout au plus indique-t-elle de sa part une lacune d’intelligence, une ignorance de la nature humaine, un manque de profondeur dans la compréhension. Pénétré de sa vertu, il éprouve une sorte de dédain naturel pour ceux qui, élevés comme lui et placés au même degré social, ont descendu la pente; il n’a qu’une médiocre confiance dans leurs efforts pour la remonter, et même s’il a confiance, il ne se sent point porté à leur reconnaître de ce chef une supériorité; à ses yeux leur position morale reste inférieure irrémédiablement.
Mais ce qu’il peut y avoir de naturel dans leurs répugnances et leurs préjugés n’empêche point ces défenseurs de la société et de la morale d’être imprudents et illogiques en ne pas encourageant le repentir. Comme on ne peut éliminer le mal qui ronge, détruit et tue, il faut essayer d’en corriger les effets désastreux. Or, pour cela il n’existe qu’un seul moyen: convertir le mal en bien, et pour le convertir en bien il faut amener ceux qui ont l’habitude de le commettre à en reconnaître l’inutilité, la laideur et les désavantages.
Cette conviction, naissant dans un esprit, en dehors même de tout sentiment religieux, ou de tout mouvement de consciences, porterait celui qui en est saisi à une modification de conduite dont les effets seraient favorables à son entourage et dont la société entière bénéficierait indirectement. Ne pas provoquer et faciliter ces volte-faces, quelle que soit la source d’où ils procèdent est, par conséquent, maladroit, déraisonnable et antisocial.
Tous les hommes presque commettent dans leur jugement la singulière erreur d’apprécier les individus sur des faits isolés de leur vie, oubliant que la seule indication véritable de valeur ou de non-valeur est l’ensemble du caractère. Il y a des êtres dont l’existence n’est marquée par aucune faute apparente de conduite et qui n’ont jamais accompli le moindre bien en ce monde, dont la nature étroite, agitée, égoïste, l’esprit faux, l’instinct d’intrigue ont été cause de beaucoup de mal. Ils jouissent cependant de l’estime générale, on leur confie des missions importantes, on recourt à leurs conseils, on leur laisse la direction des intérêts d’autrui. Si l’on se donnait la peine d’examiner de près leur véritable nature, si un peu de raisonnement et de psychologie expérimentale éclairait le jugement général, on s’empresserait de les délivrer de toutes responsabilités, les trouvant indignes et incapables d’en porter le poids.
C’est en sens inverse que ce travail mental devrait s’accomplir pour d’autres personnalités; tel individu qu’on écarte de toutes les charges parce qu’il a commis, à un moment donné de sa vie, un acte coupable de genre quelconque, qu’il n’a pas eu l’hypocrisie ou la sagesse de dissimuler, possède une nature grande, généreuse, altruiste, droite; il a déployé pour le bien de l’énergie et de l’intelligence. Si on lui confiait une tâche à remplir, il ne ménagerait ni fatigues ni efforts! Pourquoi ne pas recourir à lui? Parce qu’un acte incorrect tache son existence et qu’il est connu. S’il était resté caché ou à l’état de soupçon, il pouvait le multiplier par dix, et l’opinion publique ne se serait pas émue. Mais, crime irrémissible, l’acte coupable a été avéré, confessé, regretté, mieux vaut donc s’adresser à l’être sans valeur, sans conscience, sans générosité: il remplira sa tâche mal ou insuffisamment, peu importe, l’étiquette reste convenable. Et malheureusement, la plupart de ceux qui portent ces jugements inconséquents, basés sur des faits isolés, sans se soucier d’examiner l’esprit intime des choses, d’étudier les causes secrètes et les responsabilités vraies, d’arriver à la nature intrinsèque des êtres pour être en mesure d’apprécier leurs capacités et leurs possibilités, croient de bonne foi accomplir une œuvre de défense sociale. Par ce système, ils établissent le règne des médiocrités, risquent d’écarter les valeurs et de placer la terre dont ils ont charge dans les mains de cultivateurs incapables et paresseux.
Si les hommes apprenaient à établir leur opinion les uns des autres sur des bases supérieures à celles des conventions et des apparences, une bonne part d’injustice disparaîtrait de ce monde, et l’on verrait plus souvent the right man in the right place. Ceux qui croient et espèrent travailler à la préparation d’une société nouvelle, où une humanité nouvelle est destinée à s’épanouir, devraient commencer à modifier leur méthode d’appréciation.
Les conducteurs d’hommes, les distributeurs de travail, doivent voir au-delà des surfaces, distinguer dans les foules, les forces, les aptitudes, les capacités. Chacun peut avoir droit à une part de soleil, mais chacun n’est pas apte à diriger une caravane, à construire une forteresse, à organiser une colonie. Une psychologie plus large, plus profonde, permettra une répartition plus juste. Tout progrès social qui ne serait pas fondé sur ce principe, manquerait d’assises solides.
D’ailleurs, il n’est point nécessaire d’attendre que l’évolution sociale se soit accomplie pour que chacun en son particulier apprenne à modifier son système de psychologie. Tout naturellement, lorsqu’on jugera sur l’ensemble et non sur le fait particulier, on arrivera à discerner sous les fautes les forces bienfaisantes, et la constatation de ces forces, amènera les esprits à accepter la possibilité du repentir chez ceux qui les ont commises et même avouées. L’acceptation poussera à l’encouragement; et de l’encouragement au respect chez les âmes équitables, le pas sera vite franchi.
Le sentiment de défense sociale qui a poussé et pousse encore tant d’esprits honnêtes à fermer rigidement les portes à tous ceux qui d’une façon connue, se sont écartés momentanément de la voie droite, devrait leur conseiller, au contraire, la provocation et la culture du repentir sous toutes ses formes. Et non seulement pour les erreurs et les fautes que la loi ne punit point, mais plus encore peut-être pour la catégorie des criminels, des ennemis positifs de l’ordre et de la sécurité. Ce repentir, il faudrait le faciliter de toutes façons, presque lui offrir des primes, avec discernement bien entendu, et en prenant des précautions contre l’hypocrisie et les récidives possibles. On serait dupe quelquefois, c’est inévitable, mais qu’importe! D’ailleurs, n’est-on pas dupe toujours par quelque côté, dès qu’on tente une amélioration ou qu’on pousse au progrès, même en faveur des honnêtes gens?