Et s’il en est ainsi pour ce qui concerne les femmes dans la vie sentimentale et passionnelle, la même intransigeance, la même inconséquence se rencontrent chez les hommes dans les questions d’honneur, de probité, de droiture. Je parle des hommes qui ont la prétention de conformer leur vie aux doctrines chrétiennes, sans être pour cela des saints ou des exaltés. Ils fréquenteront des gens tarés, concluront des affaires avec eux, rechercheront leur appui s’ils sont puissants, recourront à leurs conseils s’ils sont habiles. Dans leur âme et conscience ils n’ont aucune estime pour ces associés momentanés, ils savent parfaitement à quoi s’en tenir sur leur compte, mais tant que la surface reste convenable, ils les traitent en membres honorés de la société. Qu’elle s’écaille de quelque côté, cette surface, que les malheureux veuillent racheter, expier, qu’ils essayent de recommencer une existence nouvelle, halte-là! Les portes se ferment, les mains se retirent, les yeux se détournent. On supportait tout du coupable, tant qu’il ne s’était pas dénoncé lui-même en se repentant. Il ne péchera plus, c’est fort bien. Mais il a tacitement avoué avoir péché et les Pharisiens, dont le nombre est légion, se voilent le visage à cette vue. On ne peut s’empêcher de penser à Tartufe, et si la citation n’était irrévérencieuse on citerait la scène du mouchoir.

Cette façon d’agir est humaine, car elle est générale et ceux qui la dénoncent ont peut-être en certaines circonstances pensé et senti de même, chacun étant plus ou moins esclave d’un faux respect humain. L’homme est souvent comme un enfant, les mots l’effrayent plus que les faits; il se bouche les oreilles pour ne pas les entendre et en veut à celui qui prend un porte-voix pour les faire pénétrer dans son tympan. Seulement on peut se demander, au moyen de quel subterfuge moral, les chrétiens parviennent à excuser vis-à-vis d’eux-mêmes cette manière d’être et de voir si absolument contraire à la doctrine évangélique.

Le point n’est pas discutable, cette doctrine place le repentir au-dessus de la vertu. Ce n’est pas parmi les justes que le Christ cherche ses disciples; et, entre ses disciples ce n’est pas à ceux qui n’ont plus jamais failli après leur adoption qu’il donne le plus grand pouvoir, ce n’est pas eux qu’il charge de paître en brebis. L’exemple de Pierre est là pour l’attester. On sait qu’il a choisi Paul parmi ses persécuteurs. Donc, non seulement il admet et accepte le repentir, mais il l’honore; à ceux qui ont senti passer sur leurs consciences ce grand flot purificateur, il promet et il donne une couronne de gloire. Il attache à leurs pleurs une vertu rédemptrice. «Et tes larmes, ô Madeleine, éternellement, sur tout amour de femme, comme un vent de neige, jetteront la blancheur[13].» Le respect du repentir est donc imposé par la religion chrétienne. Il ne faut pas mépriser celui qui regrette ses erreurs, à moins que ce ne soit pas une lâche peur du châtiment, il faut l’honorer, lui donner dans l’estime une place supérieure à la place du juste, admettre et croire qu’il aura dans les vies futures, près de Dieu, une situation privilégiée et que même, sur cette planète, les têtes de ses frondaisons domineront peut-être celles des lis.

Mais alors à quoi bon résister à ses entraînements et pratiquer les vertus difficiles, si les pécheurs doivent occuper les trônes et les justes se contenter de modestes escabeaux? L’objection, plausible d’apparence, manque absolument de fonds, car ne se repent pas qui veut et rien n’est plus rare que ce mouvement de conscience: les grandes âmes seules en sont capables. Les médiocres peuvent éprouver elles aussi parfois des lueurs de regret qu’elles prennent pour de la repentance, mais ces lueurs s’effacent vite.

Le repentir qui régénère est d’essence divine; il ne s’élabore que dans des alambics d’or pur et marque d’un fer rouge les cœurs à travers lesquels il passe. Ceux qui en supportent les brûlures appartiennent à la race des forts, des résistants, des martyrs. C’est ces natures exceptionnelles que Dieu a discernées sous les hontes, les reniements, les persécutions des Madeleine, des Pierre et des Paul.

Pourquoi le chrétien n’essaye-t-il pas de discerner lui aussi ces grandeurs cachées, et à l’exemple de celui qu’il prétend reconnaître pour maître, ne cherche-t-il pas parmi les pécheurs repentants les serviteurs enthousiastes, patients et fermes, nécessaires aux causes généreuses qu’il veut défendre ou faire triompher? Pourquoi? hélas! pourquoi? Parce que l’orgueil spirituel l’aveugle, parce que sa propre justice le rend sourd, parce que le pharisianisme veille encore aux portes des temples, et que si le Fils de Marie revenait sur la terre, après dix-neuf siècles de christianisme, la même race de vipères se dresserait devant lui, les mêmes dénonciations devraient sortir de ses lèvres.

Pour refuser le respect au repentir, c’est-à-dire pour ne pas y croire, pour ne pas l’accepter, pour ne pas s’incliner devant lui, l’homme religieux ne trouve dans ses croyances aucun motif et aucune excuse. Au contraire, l’esprit même du christianisme lui enjoint péremptoirement de tendre la main à l’âme repentante et de la conduire à la place d’honneur; on a beau retourner toutes les paroles de Jésus, une autre conclusion est impossible: «Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes.» Quelques chrétiens, tout particulièrement évangéliques dans leurs vues, ont écouté cette leçon et essayent de la pratiquer, mais ce sont les exaltés; les sages, les raisonnables refusent de l’entendre; la masse y est résolument contraire. Les poètes seuls semblent l’avoir comprise.

Les manifestations du repentir sont tout aussi mal accueillies par la classe de ceux qui, tout en portant officiellement le nom de chrétiens, ne prétendent point agir en disciples du Christ, mais qui, déistes, spiritualistes, agnostiques, positivistes même, reconnaissent une loi morale nécessaire et essayent, plus ou moins, d’y conformer leur conduite.