Certains cœurs savent pardonner toutes les fautes; le monde, sans les pardonner, est indulgent à celles qui ne troublent pas son équilibre, et les vices eux-mêmes ne le rebutent point, s’ils ne sont pas l’objet de scandales éclatants. Mais toutes les âmes, âmes médiocres ou âmes d’élite, sont à peu près d’accord pour refuser à l’homme qui regrette ses crimes, ses fautes ou ses insuffisances, le respect auquel ce regret sincèrement senti lui donnerait droit. Bien au contraire, la manifestation ou même la simple constatation de ce repentir diminue sa situation morale; tant qu’il n’avouait pas ses erreurs, on pouvait les ignorer; vouloir les réparer, c’est affirmer qu’elles existent.

On lui permettra peut-être,—pas toujours,—de travailler au bien, d’accomplir le bien, d’effacer le vermillon qui tachait ses vêtements, et de le remplacer par la blancheur des neiges. Mais il occupera par le fait même de cet effort une position inférieure, l’opinion publique s’exprimera sur son compte avec une pitié dédaigneuse et sa force sera traitée en faiblesse. Aussi longtemps qu’il vivait dans l’erreur ou l’inutilité, nul ne se croyait autorisé à lui rappeler ses écarts de conduite, ses inaptitudes ou ses paresses; on acceptait toutes les surfaces, même si elles étaient percées à jour! Du moment qu’il a avoué, fût-ce simplement par une modification de sa manière d’être, qu’il réprouvait sa vie précédente, chacun s’imagine avoir le droit, presque le devoir de lancer contre lui sa petite ou sa grosse pierre et d’assumer à son égard une attitude de supériorité ou de condescendance.

Cette inconséquence morale est commune à presque tous les hommes, quelles que soient les croyances qui dirigent leurs vies. Comment peut-elle s’expliquer et se justifier? Trouve-t-elle un appui dans la religion? De quels arguments la logique peut-elle la soutenir? En cherchant à déterminer les causes d’où elle procède, on arrivera peut-être à en saisir l’irrationalisme et l’injustice profonde.

Les âmes religieuses, appartenant aux différentes confessions chrétiennes, appelées à se prononcer à ce sujet, déclareraient évidemment qu’elles reconnaissent l’utilité du repentir puisque le salut éternel dépend, pour la part qui concerne l’homme, de ce fait même. Mais si elles proclament ce devoir en principe, elles le démentent en pratique, et les cas où elles vivent cette vérité sont des plus rares. Tel pasteur méthodiste ne prendra comme servantes que des prisonnières libérées, tel prêtre catholique montrera au forçat évadé la sublime confiance du curé Myriel pour Jean Valjean; mais on se meut ici dans un monde spécial, formé de situations exceptionnelles, de consciences exceptionnelles, de cœurs exceptionnels, et dont les excès de confiance pourraient avoir, du reste, s’ils étaient trop largement appliqués, des conséquences dangereuses pour la sécurité et même la morale sociale.

Le rara avis ne compte pas quand il s’agit d’un examen d’ensemble; ce qu’il importe de connaître c’est la mentalité générale de ceux qui s’intitulent chrétiens. Quelle est leur attitude vis-à-vis du repentir? La réponse n’est pas douteuse: presque tous manifestent une défiance plus ou moins accentuée à l’égard de l’homme qui, reconnaissant ses erreurs, fait volte-face en les avouant. Il cesse d’occuper à leurs yeux,—comme à ceux des simples mondains,—sa position primitive; pour blâmâble et blâmée qu’ait été sa conduite passée, il bénéficiait du doute, et le doute paraît toujours préférable à la certitude de la faute, même si cette faute est suivie d’une expiation volontaire.

On peut aller jusqu’à affirmer que les exemples de repentir agréés par Dieu représentent pour beaucoup de consciences une pierre d’achoppement. Les paroles de mansuétude que le Christ adresse aux pécheresses, la place qu’il permet à Madeleine d’occuper près de lui, le fait qu’après la crucifixion c’est à elle qu’il apparaît en premier, ont troublé plus d’une chrétienne rigide. Toutes ne l’avouent pas, mais combien s’en sentent blessées! Après avoir passé leur vie à résister, par amour de Dieu ou par crainte de l’enfer, aux sollicitations de leur imagination et aux fièvres de leur cœur, la miséricorde attendrie de Jésus, les déconcerte, les alarme, les aigrit et elles seraient prêtes à juger leur Dieu. Qu’il ait pardonné, passe encore! Mais joindre à jamais son nom à celui de ces créatures de honte et de luxure leur paraît incompréhensible et dur pour les femmes chastes, auxquelles si peu de gloire déjà est réservée en ce monde.

Le pardon accordé à l’abominable reniement de Pierre, aux persécutions de Saül de Tarse ne les blesse pas au même degré. Quant aux hommes, moins subtils et peut-être plus généreux, ils ne s’arrêtent guère à ces contradictions apparentes de la pensée divine, et c’est pourquoi, sans doute, ils n’apprennent pas, eux non plus, la leçon sublime qu’elles contiennent.

La légende raconte que le corps de sainte Catherine de Sienne a été réduit en poussière; dans son cercueil on n’a trouvé que des ossements. Celui de sainte Marguerite de Cortone, au contraire, était dans un état de conservation parfaite et exhalait des parfums délicieux. Or, la première, cette grande figure de sainte politique qui ramena Grégoire XI d’Avignon, n’avait jamais failli, ni connu d’autre passion que son Dieu et la gloire de l’Église, tandis que la seconde n’était revenue à la religion qu’après une série d’ardentes amours. J’ai entendu de bonnes chrétiennes soupirer amèrement à ce récit.

Ces mêmes femmes, enclines presque à contester à Dieu la faculté du pardon vis-à-vis de la pécheresse repentante, serrent contre leur cœur, avec la plus grande cordialité, des femmes de réputation plus qu’équivoque, de caractère douteux, mais enveloppées d’un suffisant manteau d’hypocrisie. Il est étrange à quel degré, en ce genre d’erreurs, ce qui est bas et médiocre obtient d’indulgence. Les grandes passions, qui portent en elles-mêmes leur excuse, rencontrent une bien autre sévérité; si celles qui les éprouvent essayent de racheter leurs faiblesses par la pratique d’autres vertus, on leur en conteste volontiers le droit. C’est le repentir à l’état de regret, c’est le premier échelon, et déjà les hostilités se marquent. Si les scrupules s’accentuent, si la conscience arrive à dominer le cœur, à comprimer les passions, à ordonner le renoncement, toutes les vertueuses indignations éclatent, et chacun de crier: «Haro sur le baudet!» Il pouvait à son aise «tondre de ce pré la largeur de sa langue», et brouter même sur d’autres prés, peu importait! Mais confesser sa faute ou avoir l’air de la confesser, ou, ce qui est pire encore, essayer de la racheter, voilà le crime aux yeux de beaucoup de justes.