De nos jours, on parle beaucoup et avec raison des carrières qu’il faut ouvrir aux femmes pauvres des classes instruites pour les mettre en mesure de pouvoir gagner honnêtement leur vie, sans faire marché de leur corps, qu’elles soient célibataires, veuves ou privées de soutien par l’abandon d’un mari. Et l’opinion publique commence à admettre, même en pays latin, que pour cette catégorie de femmes, l’instruction intégrale devient nécessaire, mais la tendance serait d’exclure de ce mouvement toutes celles que leur situation de fortune semble destiner au mariage, dont le pain quotidien est préparé et qui n’auront qu’à en distribuer les tranches. Or, il ne saurait y avoir de plus fâcheuse erreur. L’effort intellectuel est encore plus indispensable aux épouses et aux mères qu’aux femmes isolées. Jusqu’ici on n’a pas suffisamment réfléchi à leur responsabilité écrasante. En effet, tout dépend d’elles, l’organisation de la famille, l’éducation des enfants, le niveau du ménage... Que de maisons où ce niveau est excessivement bas et vulgaire, à cause de l’ignorance de la femme, de sa paresse mentale, de ses points de vue puérils. Son cerveau atrophié par la paresse est devenu impuissant; avec la meilleure volonté du monde, elle ne peut plus saisir, comprendre, s’assimiler les forces qui donneraient l’équilibre à son esprit. Que de jeunes filles intelligentes, studieuses même, se transforment en femmes médiocres, parce qu’à peine sortie des écoles elles renoncent à l’effort intellectuel! Leur mère, en général, est la première à les en détourner, d’abord par son propre exemple, ensuite par son manque d’intérêt pour ce qui est instruction et lecture, sans compter les préoccupations vaniteuses et mondaines qu’elle s’empresse de communiquer à son enfant. J’ai vu des mères s’affliger, gémir, pleurer, parce que leurs filles n’aimaient pas suffisamment le bal...
L’exercice régulier est tout aussi nécessaire à l’esprit qu’au corps. La gymnastique intellectuelle est indispensable. Comment ceux qui croient à une vie éternelle ne le comprennent-ils pas? Cette part d’eux-mêmes qu’ils supposent immortelle, ils la laissent en friche, ils ne s’occupent pas de la cultiver, de l’améliorer, de la rendre un peu moins indigne de l’existence supérieure qui forme leur espérance. Aucune conscience chrétienne, aucune âme croyant à l’au-delà ne devrait se dérober à ce devoir, du moins comme intention, car que peut-on exiger d’individus ballotés comme l’être humain par tant de forces contraires, sinon des intentions sérieuses suivies d’efforts sincères.
Les matérialistes eux-mêmes, ceux pour lesquels tout finit avec la mort et qui n’ont que cette existence pour apprendre et connaître, devraient sentir, par des mobiles différents peut-être, mais puissants aussi, cette soif de savoir qui rend l’homme, le «roseau pensant», supérieur à l’univers!
Ce siècle a marqué un grand progrès dans l’instruction générale, mais le sentiment du devoir de l’effort intellectuel pour chaque individu n’a pas encore suffisamment éclairé les consciences. Sans scrupule, les êtres les plus honnêtes et les plus droits laissent leur cerveau inculte, ne pensent nullement,—ce qui est plus important encore que l’instruction—à en développer les facultés compréhensives. L’opinion publique, cette royne et imperiere du monde, comme l’appelait Montaigne, devrait se mêler de la question et traiter en quantité négligeable tous les individus des classes aisées, intellectuellement bien doués et appartenant à la jeune génération, qui croupissent volontairement dans l’ignorance. On ne peut les déposséder de leur intelligence comme la loi en certains pays dépossède les propriétaires de terres non cultivées, puisque ce bien-là est intangible, mais l’estime devrait se retirer d’eux, car ils manquent, non seulement à leur devoir vis-à-vis d’eux-mêmes qui est de se préparer une personnalité digne d’une vie supérieure, mais au devoir social, chaque être étant obligé de contribuer au progrès de l’humanité par le développement de ses facultés personnelles.
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Au point de vue moral la nécessité de l’effort est plus indispensable encore, «car si nous ne sommes pas les maîtres, dit justement Lubbock, nous sommes presque les créateurs de nos âmes». Mais la paresse qui recule devant cet effort est autrement enracinée que la paresse intellectuelle. L’âme est plus engourdie que l’esprit. L’homme laisse constamment son âme mourir en lui, et sans l’aide de l’âme toute tentative de perfectionnement, suggérée par la raison ou les influences extérieures, reste stérile. L’homme ne peut parvenir à la victoire que par elle; seule, elle le met en communication avec Dieu, avec les forces supérieures, avec les bonnes, justes et grandes pensées qui forment l’atmosphère morale dont le monde vit, bien qu’il se plaise à nier les éléments qui la composent.
Le premier effort de tout individu devrait être, par conséquent, de garder son âme vivante; de ne jamais la perdre de vue pas plus qu’il ne perd de vue la sécurité de sa personne. C’est le bien précieux par excellence, la seule chose qui ne puisse lui être enlevée, puisqu’il la croît d’essence éternelle. Les stoïciens eux-mêmes, tout en n’admettant pas l’immortalité et surtout l’immortalité individuelle, mettaient un prix infini à l’âme. Écoutez Épictète et Marc-Aurèle. D’ailleurs, que ce soit en perspective de l’au-delà ou pour cette vie seulement, rien de moralement bon ne s’accomplit sans son concours. Il faut la faire entrer dans toutes les résolutions, car elle est semblable à l’étincelle qui communique la flamme, et la flamme c’est la vie. Tout progrès demande un effort; tout effort pour être efficace doit être soutenu par la volonté, mais si la chaleur de l’âme ne pénètre pas la volonté, celle-ci reste impuissante.
L’homme qui pense et dont la conscience comprend la nécessité de l’effort, appelle la volonté à son aide et leur premier acte est de réveiller l’âme, sans le concours de laquelle rien ne vit spirituellement. Mais la difficulté est justement de faire comprendre à l’homme cette nécessité. La plupart des gens honnêtes ont la conscience parfaitement tranquille s’ils ne frisent pas le code pénal, s’ils sont corrects dans leur conduite extérieure, s’ils remplissent à peu près les devoirs imposés par les lois humaines. Ils ne pensent que rarement à laver leurs cœurs comme ils lavent leurs visages, à rechercher la vraie propreté morale, à raffiner leur vie intérieure, à y élever un temple à la beauté... Ils ne sentent pas avec Keats que: A thing of beauty is a joy for ever[14].