Le plus grand nombre de ceux qui se disent chrétiens,—parmi lesquels d’admirables exceptions se dressent,—ne semblent guère saisir mieux que la généralité des personnes irréligieuses le devoir de l’effort incessant vers la perfection, seul capable de remplir ce sentiment de vide dont tant d’existences souffrent. Les grands péchés traditionnels les préoccupent uniquement: les éviter, c’est le salut, et pourvu qu’ils n’y tombent pas leur âme peut être hargneuse, mesquine, égoïste, ces justes n’en éprouvent aucun scrupule, ne se sentent pas le moins du monde responsables des courants hostiles, médiocres, décourageants qu’ils répandent dans le monde, ne s’effrayent nullement de la contribution qu’ils apportent aux forces mauvaises contre lesquelles les forces bienfaisantes ont à soutenir chaque jour un si acharné combat.
Or, le développement de ces forces bienfaisantes devrait être considéré au contraire, par les êtres pensants comme le premier des devoirs: devoir spirituel et devoir social. Augmenter le patrimoine de richesse morale, c’est enlever aux puissances malfaisantes une partie de leur empire, c’est diminuer les périls de tout genre qui entourent l’existence des bons et des justes, c’est communiquer à ceux-ci un accroissement d’énergie, c’est leur faciliter, par conséquent, la voie du travail et du succès. L’amour de lui-même suffirait à enseigner cette leçon à l’homme[15] si de plus hauts mobiles ne devaient la lui imposer, en la transformant pour toute conscience droite en ordre imprescriptible.
Les esprits chez lesquels le formalisme religieux n’a pas tari les sources de la vie, et ceux auxquels l’habitude de la mauvaise foi n’a pas enlevé la vue nette des choses ne peuvent fermer les yeux à cette vérité: le devoir individuel du progrès moral. A une époque où tout évolue en progressant, l’âme seule devrait-elle rester stationnaire? Certains le pensent, le souhaitent, voudraient même qu’elle reculât, tellement son immixtion dans l’existence humaine leur paraît inutile, gênante, dangereuse.
Entrez dans un endroit public, examinez les physionomies, scrutez les regards, et dites où vous discernez d’entre eux le rayonnement d’une âme vivante? Tendez les oreilles, écoutez les paroles, qu’entendez-vous? les mots prononcés que révèlent-ils? Les visages sont moroses pour la plupart; l’ambition de paraître, l’avidité de l’argent, d’écrasantes préoccupations matérielles ou de puériles pensées se reflètent sur les masques humains. Ils sont bien rares ceux où se devinent les battements d’une vie plus haute. Quelle tristesse dans cette constatation! On se sent comme entouré de condamnés à mort qui n’ont même plus la force d’essayer de se défendre. Parmi eux, il y a, sans doute, des êtres bons, honnêtes, droits, mais qui n’ont jamais compris la nécessité de l’effort, senti le devoir de tendre avec toutes leurs énergies vers le perfectionnement intérieur; ils ont des âmes engourdies qui n’envoient plus de lumière à leurs visages.
La prétention de l’homme de vouloir tout améliorer, tout agrandir, tout embellir, sauf lui-même est un phénomène dont la singularité devrait frapper les esprits logiques. Que penserait-on d’un individu qui emploierait ses richesses à l’ornementation extérieure de son palais et laisserait les appartements qu’il habite dans un état de nudité, de misère, de malpropreté? On le traiterait d’idiot ou de fou, et c’est cependant l’histoire de la plupart des hommes. Dans sa maison on ne veut recevoir que des visiteurs de choix, tandis que l’on ouvre les portes de son cœur aux hôtes les plus mesquins, les plus bas, les plus abominables même. Et l’on n’en rougit pas, on s’habitue à cette mauvaise compagnie, on se dit: C’est la nature humaine! et l’on ne se croit pas obligé à réagir.
La nature humaine? Évidemment elle est faible, elle subit des passions et des entraînements auxquels elle ne peut toujours résister; chaque être a eu et aura des heures de défaillance; mais ce n’est pas cela qui importe, ce qui importe, c’est de comprendre ce qu’il faut devenir et d’y aspirer de toutes ses forces. Quand l’homme aura compris cette vérité, il pourra tomber et retomber encore, il se relèvera toujours; tant qu’il ne l’aura pas comprise, la respectabilité extérieure de son existence sera impuissante à lui donner de la joie et à créer autour de lui une atmosphère vivifiante pour les autres âmes.
Car ce devoir qui incombe à l’homme de l’effort continuel est éminemment altruiste, on ne saurait assez le répéter. En travaillant au développement de sa vie intérieure, il travaillera au développement des autres vies. La beauté morale renferme un irrésistible magnétisme; il se fait sentir non seulement dans l’entourage direct de chaque individu, mais, augmentant la somme des forces bienfaisantes répandues sur la terre, il vient en aide à tous les êtres et combat efficacement les courants pernicieux que dégagent les âmes méchantes.
La société européenne actuelle est arrivée à une sécurité matérielle relative: sous la protection des lois, la vie, la fortune des individus sont à peu près à l’abri d’audacieux coups de main. La sécurité morale ne s’établira-t-elle pas aussi quelque jour? Le code pénal est impuissant à l’assurer, mais l’opinion publique, je le répète, pourrait accomplir beaucoup en ce sens puisque, selon Pascal, elle «dispose de tout, fait la beauté, la justice[16]...» Et plus encore que l’opinion publique, si troublée aujourd’hui, la communion silencieuse des âmes vivantes. Cette communion, une fois établie, produirait des vibrations puissantes qui, galvanisant les âmes, les soulèveraient au-dessus des marais où elles sommeillent tristement.
Aimer les choses en soi, les aimer pour ce qu’elles sont et non pour ce qu’elles rapportent. Vouloir être grand, généreux, loyal pour l’amour de ces forces[17] et non pour les porter en écriteau sur la poitrine, quelle sagesse et quelle habilité! Ce serait non seulement vivre dans la vérité, mais travailler efficacement à s’assurer pouvoir et succès. Car, quoique prétendent les esprits chagrins, le réel finit toujours par triompher de l’apparent, il y a une justice immanente et des lois inéluctables; mais l’intérêt ne doit pas être le but de l’effort: on ne triche pas avec les forces divines!