L’homme a été créé pour la vie heureuse, une mystérieuse tragédie le lui en a fait perdre la possibilité; il doit la retrouver par ses propres efforts. Sur cette terre, ce bonheur sera évidemment relatif, puisque la mort existe et que les yeux mortels ne savent discerner nettement l’avenir immortel, mais quelle radieuse existence l’être humain pourrait vivre encore s’il comprenait enfin qu’il doit tendre de toutes ses énergies vers la bonté et la vérité. Que de forces inconnues il découvrirait en lui, que de puissants moyens d’action dont il n’a pu se servir encore! Les ressources du monde psychique égalent ou dépassent même, sans doute, celles du monde physique. Ce terrain est presque vierge encore, l’âme humaine étant restée stationnaire depuis environ deux mille ans. On dirait qu’on a eu peur d’y toucher, et pourtant la nouvelle religion n’en limitait pas l’essor: le Christ avait été large de promesses, investissant ses disciples d’une puissance illimitée pouvant aller jusqu’à la prophétie et au miracle.
Mais très vite l’idéal s’est abaissé. La perfection divine à laquelle elle avait été conviée a épouvanté l’âme humaine; effrayée de ce qu’on lui demandait, elle s’est réfugiée dans le formalisme, et celui-ci l’a étouffée. Les doctrines matérialistes et positivistes de ce siècle ne l’ont pas délivrée de l’esclavage; au contraire, elles ont contribué à épaissir la chape de plomb qui l’écrasait et à provoquer une longue période d’engourdissement semblable à la mort.
Aujourd’hui la cloche du réveil s’entend de tous côtés, et, bien que les sons en soient faibles encore, les manifestations d’une vie morale renaissante se succèdent un peu partout sous des formes diverses. Quelques-unes proclament des théories contestables, dangereuses même peut-être,—l’erreur entrant toujours pour une part dans toutes les choses humaines,—mais qu’importe! Ce qui importe, c’est le réveil, car l’effort le suivra. Ceux qui en comprennent la nécessité doivent le crier à tous les bouts de la terre, afin que ceux qui ne dorment plus se lèvent, marchent et donnent toute leur mesure.
Si, depuis que le monde existe, chaque être humain avait fourni son maximum d’efforts, que serait aujourd’hui la terre? Dans l’ordre scientifique, les progrès atteints le seraient depuis longtemps et auraient été dépassés; on se trouverait en avance de plusieurs siècles. Dans l’ordre moral, la justice aurait commencé son règne et une série de souffrances inutiles seraient éliminées des cœurs. Bien entendu, l’effort doit être accompli avec discernement et tendre vers ce qui est digne d’être poursuivi. Donner aux choses leur vraie valeur est une des premières leçons à apprendre pour guider sa vie et user efficacement de ses forces.
L’intelligence, lestée de discernement et de logique, la conscience alerte, la pensée haute, l’âme vivante, l’homme pourrait connaître au moral la satisfaction que lui donne au physique le large déploiement de ses forces. Par son aspiration constante vers la beauté, il se sentirait devenir une parcelle de Dieu. Plus d’âge mûr aride, plus de vieillesse désenchantée! Tout ce qui semble souvent insupportable dans les obligations journalières se trouverait allégé. L’individu, que l’affaiblissement de ses forces physiques retire de la lutte, pourrait continuer à agir sur l’âme du monde par l’effort de sa pensée. Les vieillards deviendraient ainsi les grands prêtres de la pensée humaine, des grands-prêtres muets presque toujours, sans formules, sans rites, sans habits sacerdotaux.
Les chrétiens n’ont qu’à relire l’Évangile, et ils verront qu’il leur promet une puissance presque sans limites. Si les philosophes réfléchissent aux merveilleuses découvertes de la science, comment nieraient-ils que le champ inexploré de l’âme peut renfermer également des possibilités inouïes? Les humanitaires, sous peine de se renier, sont forcés de croire à la possibilité d’un progrès social incessant. La petite cohorte est donc assez nombreuse pour se mettre en marche et livrer bataille aux courants pernicieux qui dessèchent ou décomposent. Mais elle doit se souvenir que, dans l’ordre moral comme dans l’ordre physique, l’appât médiocre provoque des efforts médiocres, et que, pour appeler efficacement les âmes à la rescousse, il faut leur montrer un prix très haut: la possibilité d’atteindre, dès cette terre, une parcelle du divin.