Au xiiie siècle déjà Dante s’était croisé avec cette foule morne, et Virgile l’avait dédaigneusement stigmatisée: Non ragionam di loro, ma guarda e passa. Le conseil du Cygne de Mantoue n’a été que trop suivi. Les siècles ne se sont pas préoccupés de ces incapables et de ces timides, on les a laissés vivre sans blâme, ni louange, et, dans cette paix honteuse, ils se sont multipliés à l’infini, abaissant peu à peu à leur niveau médiocre une grande partie des cœurs que l’esprit actif du mal ne domine pas.

Aujourd’hui, il ne faudrait plus leur permettre de vivre et de croître. Toutes les âmes vivantes devraient se dresser contre cette masse inerte qui est la pire ennemie de l’esprit et du pouvoir de l’esprit.

Il dépend des hommes, qui ont uni leur volonté à leur âme, de créer des courants irrésistibles. Qu’ils laissent de côté pour le moment le vice, le mal sous ses formes éclatantes, ce n’est pas l’adversaire le plus redoutable. Au contraire, là où les passions vibrent, là existe souvent aussi la capacité du réveil. Les bataillons qu’il s’agit avant tout de combattre et d’anéantir, s’ils refusent de se rendre, sont formés par les membres soi-disant respectables de la société qui ont perdu toute force d’action et de réaction, chez lesquels la vie intérieure a cessé d’exister, et qui dans chaque occasion de luttes jettent leur épée avant même de l’avoir sortie du fourreau. Parmi eux sans doute, il y a des «âmes qui attendent» peut-être avec angoisse un cri d’appel qui leur donne la possibilité de revivre, de se manifester, de développer leur puissance.

Après, lorsqu’un frémissement aura parcouru la masse inerte, il sera temps de donner l’assaut au mal, d’opposer les courants bienfaisants aux courants délétères. Mais en cela aussi la mentalité humaine doit se modifier; jusqu’ici les grands péchés traditionnels l’ont seule occupée. Pour la société, il y a, en effet, de grands et de petits péchés; pour Dieu, il ne peut y en avoir. Tout ce qui obscurcit son image dans le cœur de l’homme est mal à ses yeux, quelles qu’en soient les conséquences ou les non-conséquences apparentes. Un mouvement de colère méchante, même sans résultats, contamine l’âme autant que s’il avait été cause de blessures et de mort. La loi a raison de punir dans un cas et aurait tort de punir dans l’autre, mais aux yeux de l’Éternel la tache est la même. L’avare qui garde son or avec un amour dédonné se croit un parfait honnête homme et méprise celui qu’entraîne la chair et le sang, mais l’Évangile ne fait aucune différence entre lui et le débauché, pas plus qu’entre le menteur et le voleur; tous ont péché contre la perfection divine, tous se sont éloignés de Dieu.

Telle a été l’erreur fondamentale: l’homme a traité son âme comme si elle représentait un fait sociologique, au lieu de voir en elle le miroir où la divinité se reflète. A ce point de vue il n’y a pas de petites fautes, toutes salissent, même les plus insignifiantes, car la conscience ne se préoccupant pas de les effacer, elles finissent par former une couche épaisse qui ternit le cristal et empêche toute lumière d’y tomber et tout rayonnement réflexe d’en sortir.

L’être humain doit apprendre à respecter son âme; quand on vénère son âme on veut l’entourer de beauté; quand on désire la beauté on proscrit la laideur. Il n’y aurait plus besoin alors de parler de vertu, la beauté étant supérieure à la vertu, c’est-à-dire la contenant en elle.

Contre toutes les forces bonnes, les forces mauvaises combattent; s’il y a l’énergie du bien, celle du mal existe également. Moins puissante, sa destinée finale est d’être détruite, mais les honnêtes gens peuvent en prolonger indéfiniment le règne par leur lâcheté. Que s’est-il passé en ce dernier siècle? Commencé dans un mouvement de fraternité et de justice il finit dans l’apothéose de l’argent et de la violence brutale. La responsabilité de ce triste phénomène remonte tout entière aux membres respectables, à la partie correcte de la société, aux soi-disant chrétiens. Ils sont cent contre un, mais ils ne se servent pas de leurs armes, ils les laissent tomber de leurs mains affaiblies, tandis que les adversaires ont la poigne solide, le jarret ferme, le coup d’œil juste; ils tirent droit et blessent toujours.

Un siècle nouveau commence; l’ancien est retombé dans le passé. La mentalité humaine devrait se renouveler elle aussi et rejeter parmi les choses disparues les erreurs dont elle a souffert. Une des principales a été la résignation au malheur. L’homme est créé pour être heureux: le bonheur personnel et celui d’autrui, tel devrait être le mot d’ordre du vingtième siècle, la formule de sa religion. Mais ce bonheur il faut le conquérir, comprendre qu’il réside dans l’harmonie avec Dieu, et cette harmonie ne peut être atteinte que par le culte de la beauté en nous-mêmes.