Le châtiment de ceux qui auront manqué à leur mission ne sera pas probablement le feu éternel, mais de rester inférieurs, en ayant la vue nette de leur infériorité et la perception plus exacte encore de ce qu’ils auraient pu être. Qu’il soit subi dans ce corps mortel ou dans d’autres existences, il ne saurait y avoir de supplice plus raffiné. Pour éviter cette torture, même si elle est passagère, l’homme ne devrait-il pas accomplir un suprême effort? Le regret est souvent pire que le remords. Avoir reçu des facultés illimitées pour être heureux, répandre le bonheur, combattre les éléments pernicieux qui ruinent et menacent le monde, et ne pas s’en être servi, et avoir été sa propre victime, n’y a-t-il pas de quoi cogner de désespoir sa tête contre les murailles?
Tous ceux qui admettent la possibilité de communications entre l’homme et l’esprit divin ont volontairement renoncé à la satisfaction donnée par le sentiment et l’exercice de la puissance; leurs âmes, si elles avaient été vivantes, les auraient avertis de ce qu’ils négligeaient. De la part des chrétiens, cet oubli de leurs privilèges est absolument inexplicable. Ces Évangiles qu’ils prétendent inspirés parlent clairement: puissance et joie sont promises, dès cette terre, à ceux qui vivent de l’esprit.
Le monde a assez pleuré, a assez souffert, s’est assez abaissé. Il a non seulement soif de bonheur, il a soif de sublime. Qu’on ne lui dise plus: «Les affections dont tu jouis, elles sont passagères, tout est cendre et se résout en cendre.» La loi de renouvellement n’existe-t-elle pas dans le cœur comme dans la nature? Si l’homme mettait un peu de son âme dans ses attachements, ils deviendraient éternels en se transformant.
Qu’on ne lui dise plus: «La jeunesse va s’évanouir, tu connaîtras les désenchantements de la maturité, les incapacités de la vieillesse.» Si la maturité est désenchantée, c’est qu’elle ne connaît pas la portée des facultés qu’elle possède. C’est le moment de leur vraie puissance: les passions troublent moins à cette période de la vie, les années vécues ont développé la clairvoyance et la maîtrise du soi. Pour ceux qui auraient pratiqué, dès leur jeunesse, la sage culture d’eux-mêmes, ce serait l’heure de la récolte. Pour ceux qui ont compris la vérité tardivement, quelle abondance de travail intérieur se présente à eux! Ils doivent condenser en peu d’années ce qu’ils n’ont pas accompli jusqu’alors avec leur volonté et leur âme. Le désenchantement de la maturité? Elle succombe plutôt sous l’amas des richesses.
Quant à la vieillesse elle devrait être le faîte lumineux de la vie. La récolte a eu lieu, les greniers sont remplis, il ne reste qu’à savourer et à jouir. «On ne peut plus», répondra-t-on. Mais pourquoi ne peut-on plus? Parce que l’âme dort, est engourdie ou paralysée. Si elle vivait, comme les années ne la touchent pas et qu’elle reste jeune éternellement, le cœur et l’intelligence conserveraient, à travers elle, leurs forces et leurs facultés de sentiment et de jouissance. Schopenhauer lui-même, le grand pessimiste, dans ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie déclare que «ce qu’un homme est en soi-même, ce qui l’accompagne dans la solitude et ce que nul ne saurait lui donner ni lui prendre, est évidemment plus essentiel pour lui que tout ce qu’il peut posséder ou ce qu’il peut être aux yeux d’autrui». Si le temps exerce son droit sur le corps et parfois sur l’intelligence, le caractère moral, lui, demeure inaccessible à l’usure; par conséquent, le vieillard peut conserver toute la personnalité de son âme, et les occupations du dehors ayant, en partie, cessé pour lui, il est en mesure de se consacrer entièrement à la culture de son jardin intérieur.
En quoi le coucher du soleil est-il inférieur à l’aurore? Toute la vie: jeunesse, maturité, vieillesse, peut être une beauté, pourvu que l’homme vive à travers son âme. Or, la beauté c’est le bonheur; en tout cas, c’est l’harmonie, et l’harmonie, c’est la communion de l’humain avec le divin.
Le xxe siècle doit s’acheminer vers la vie heureuse. Une élite commencera; consciente de ses responsabilités, persuadée que le règne est aux forts, elle parlera à voix haute, répandra la bonne nouvelle, et, devenant de jour en jour plus nombreuse, pourra travailler efficacement à l’amélioration des conditions générales. Elle délivrera l’homme de toute la série des fausses douleurs, lui enseignera le véritable amour de soi, diminuera l’influence des courants médiocres et contribuera à l’érection du Temple où l’humanité de l’avenir viendra adorer le Dieu de vérité et de justice, le suprême pouvoir du bien, avec lequel elle aura appris à entrer en communication intime et permanente.
FIN