L’explication du fait décourageant est bien simple: les soi-disant croyants ont cherché des énergies en dehors de l’âme; leurs inspirations sont sorties de leur cerveau, de leur cœur peut-être, elles n’ont pas jailli de ce sanctuaire mystérieux où s’élabore la vie spirituelle et qui a reçu les promesses de l’immortalité.
M’adressant uniquement à ceux qui croient à l’existence de l’âme comme à un fait indiscutable et admettent le parallélisme psychophysique, je ne tenterai pas la démonstration du phénomène âme, cette partie profonde de nous-mêmes, distincte du cœur et de l’intelligence, de la conscience et de la volonté, qui peut seule entrer en communication avec les forces supérieures. «De tous les corps ensemble, dit Pascal, on ne saurait faire réussir une petite pensée. Cela est impossible et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on ne saurait tirer un mouvement de vraie bonté. Cela est impossible et d’un autre ordre.» L’âme est distincte évidemment des autres facultés intellectuelles et morales de l’homme, et pourtant elle les comprend toutes; elles doivent passer à travers ce crible, comme le sang à travers le cœur, pour se purifier et acquérir des principes de vie; c’est de l’âme que procèdent toute lumière et toute puissance; elle seule a le secret de la paix, de l’harmonie, du bonheur.
Un amour, une amitié où l’on fait entrer l’âme ne peut jamais mourir complètement; elle communique aux sentiments une force subtile qui est comme une parcelle d’éternité. Il en est de même pour tout effort auquel l’âme participe; ce qu’elle accomplit réussit presque toujours et ne s’efface jamais, du moins la trace en reste. Ce succès que l’homme recherche avec un acharnement et une avidité souvent répugnantes, il ne sait pas que le plus sûr moyen de l’atteindre serait de le poursuivre avec son âme. Mais cette puissance énorme qu’il porte en lui, à qui il devrait remettre la direction et la responsabilité de sa vie, qui pourrait transfigurer ses faiblesses en forces et ses tristesses en joie, il ne l’interroge pas, il ne l’appelle pas à son aide; il l’a laissée s’endormir, ne pense pas à la réveiller, et si elle esquisse un léger mouvement, vite il étouffe, sous des raisonnements faux, médiocres, égoïstes et durs, la voix qu’elle allait peut-être faire entendre. L’âme, alors, épouvantée de cette aridité, se rendort ou s’enfuit; on dirait même parfois qu’elle meurt. Pour sauver le monde il faut le rappeler avec cris, avec prières, avec supplications.
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Il y a peu d’années seulement un pareil langage aurait paru absurde et inutile. Tout appel d’ordre moral tombait dans le vide; nul ne le comprenait et ne daignait y répondre. Pendant une période de temps assez longue, rien n’a semblé remuer dans l’âme humaine. Le déterminisme décrétait par la voix de Taine que la vertu et le vice étaient des produits comme le sucre et le vitriol; les doctrines matérialistes et positivistes régnaient sans conteste sur les intelligences; le grand troupeau des ignorants et des indifférents les acceptaient, yeux fermés, sans essayer même de se rendre compte quelle part de vérité elles pouvaient contenir; simplement parce qu’elles étaient moins gênantes et que de se déclarer fils du hasard paraissait flatteur à cette vanité de la négation qui, depuis Voltaire, a travaillé tant d’esprits.
Dans le camp opposé tout était silence; presqu’aucune manifestation spiritualiste n’était signalée. Les tièdes subissaient sans le réaliser le mouvement de la conscience générale et ne réagissaient pas contre l’engourdissement envahisseur, épouvantés peut-être à l’idée d’engager une lutte où leurs principes pouvaient sombrer. Les ardents, les forts, très diminués de nombre, se taisaient, eux aussi, découragés.
Cette torpeur, il est juste de le dire, n’était pas aussi accentuée partout. En certains pays, les pulsations de la vie morale n’ont jamais cessé complètement. Sans avoir à craindre de diminuer sa position littéraire ou son autorité intellectuelle, un écrivain à la mode pouvait se risquer à attribuer aux actions humaines des mobiles qui ne fussent pas uniquement ceux de l’intérêt personnel, visible et tangible. Mais ces manifestations ne se répercutaient que faiblement. Dans d’autres pays, au contraire, la scission semblait complète entre la vie moderne, ses objectifs et ses victoires et les principes spiritualistes et chrétiens.
Mais Dieu ne pouvait laisser périr l’âme du monde. C’est du pays d’où aucun grand mot n’était parti encore que la première étincelle a jailli. Une voix venue du Nord a jeté une parole de pitié qui a commencé à remuer les consciences; la souffrance a pris forme et vie; elle a crié sa plainte et les cœurs ont vibré. Une sorte de religion nouvelle a surgi qui, laissant de côté les dogmes, s’est rattachée au christianisme primitif et a pris la douleur pour drapeau. Sa base était le soulagement des déshérités par le dépouillement spontané de ceux qui possèdent; pour détruire chez les malheureux le levain de l’amertume, il fallait non seulement alléger leur croix, mais que les privilégiés la relèvent et la partagent volontairement.
Très probablement le Tolstoïsme ne dépassera pas les limites du pays où il est né et, en tant qu’application, restera à l’état d’essai. On ne peut renoncer aux conquêtes de la civilisation,—le but est, au contraire, d’en faire jouir un nombre croissant d’individus,—mais il est certain que ce mot de sacrifice lancé à travers le monde par le grand romancier russe a été un facteur efficace du mouvement spiritualiste qui se manifeste depuis quelques années, imposant le devoir de la valeur morale, proclamant à nouveau les lettres de noblesse de l’âme humaine, admettant l’espérance d’un avenir où le douloureux contraste entre les aspirations de l’homme et son existence quotidienne cessera d’exister.
Ce réveil,—dû aussi en partie à de simples forces de réaction,—remonte en outre à des causes multiples et simultanées que la critique morale a recherchées déjà et dont je ne ferai pas ici l’énumération. Les récentes découvertes scientifiques ont contribué à faciliter ce courant. Aujourd’hui que le matérialisme ne peut plus être reconnu comme la seule explication rationnelle de l’univers et que le déterminisme et le positivisme ont été battus en brèche par les mêmes coups, l’antagonisme, entre la science et la religion a cessé de paraître absolument irréductible. Non seulement le doute a pénétré dans les rangs de ceux qui définissaient hautainement toutes les manifestations de la vie, comme propriété de la matière, mais cette débâcle de tant d’explications abusives a rendu la liberté à une foule d’esprits. Par respect pour des affirmations dont souvent elle ignorait la genèse, la grande masse des individus, ce docile troupeau dont j’ai parlé déjà, n’osait plus admettre la possibilité d’un monde moral, dépendant de forces supérieures et invisibles, et dont l’existence s’affirmait en dehors des faits apparents.