Maintenant que la pensée humaine a commencé à secouer dans le domaine moral, la tyrannie d’une science incomplète, on voit les regards se tourner de nouveau vers ce ciel que la présomption de l’homme avait déclaré vide. Les croyances spiritualistes renaissent. Le néo-boudhisme, le spiritisme, la théosophie et autres tentatives de cultes nouveaux ne sont que la manifestation du besoin religieux qui travaille les âmes.

Dans le pays où le scepticisme semblait le plus définitivement établi et d’où il rayonnait sur la conscience générale, ce renouveau à trouvé des voix éloquentes pour l’annoncer au monde. Le caractère particulier de ce mouvement fut de ne pas se présenter sous une forme religieuse précise, ou au nom d’une école philosophique spéciale. Sorti du sein de la libre-pensée, il a été à ses débuts absolument spontané et individuel, se bornant à rappeler à l’homme qu’il était fait pour sentir de grandes choses et pour les vivre.

Malheureusement le petit groupe d’écrivains et de penseurs qui ont mené la campagne, soutenus par la sympathie de quelques consciences dispersées, représentent une quantité infinitésimale comparée aux foules innombrables qui considèrent encore l’opportunisme habile comme la suprême sagesse, et qui ont pour complices secrets chacune des faiblesses de l’homme et tous ses vices. Car la décadence actuelle a comme caractère spécial l’étendue. Le mal a envahi toutes les classes; il ne s’agit plus, comme à la fin du siècle dernier, de gratter les premières couches du sol pour trouver un terrain ferme et fécond sur lequel bâtir et planter. Les germes de mort ont pénétré partout, il n’y a plus de parties saines. Croire que l’avènement du quatrième état suffirait à «tout purifier» est une utopie que les faits démentiront. La société est probablement à la veille d’une transformation, mais qu’on l’espère ou qu’on la craigne, quelle que soit sa forme ou sa durée, elle n’apportera ni justice, ni paix, ni fraternité, si elle n’est précédée ou suivie d’une révolution morale.

Or cette révolution est d’autant plus difficile à provoquer que l’époque actuelle se donne volontiers—par les formules qu’elle emploie—l’apparence hypocrite des éléments moraux qui font le plus défaut à l’homme intérieur: vérité, justice, altruisme. Ces mots qui résonnent encore si creux dans les cœurs sont dans toutes les bouches. Aujourd’hui, cependant, on devrait connaître les devoirs qu’ils imposent. Les préjugés sont détruits, ceux même qui y restent attachés par tempérament, vanité ou intérêt, ne se trompent plus sur la valeur de cette fausse monnaie; en se réfugiant derrière ces barrières de bois pourri, ils savent parfaitement qu’elles manquent de bases et que le mensonge seul en soutient les pieux vermoulus. Mais rien ne lie l’homme comme le mensonge, n’entrave sa liberté, n’en fait un plus misérable esclave. Tant qu’il se mentira à lui-même, qu’il se croira un juste quand il n’est qu’un bourgeois égoïste et médiocre, il ne pourra se réformer, il sera incapable de discerner la beauté, d’aspirer au bonheur vrai et de réveiller son âme.

Un examen de conscience rigoureux et sincère s’impose à la société moderne. Qu’a-t-elle fait de la loi morale, comment l’interprète-t-elle et de quelle façon l’applique-t-elle? Y a-t-il connexité entre les principes dont elle se targue et les actes qu’elle accomplit, entre les grands mots dont les hommes se servent et les mesquines pensées qui guident leur vie? Sur quelles forces ces tentatives de relèvement peuvent-elles compter pour combattre l’armée redoutable et si nombreuse encore des matérialistes et des sceptiques? La réponse à la dernière de ces questions est la plus urgente puisqu’elle doit fixer la topographie morale de l’époque actuelle et démontrer quelles sont les causes de la situation présente.

De tout temps les soi-disant honnêtes gens ont été en partie responsables du mal qui enlaidit le monde; l’affaiblissement de la loi morale a toujours eu pour raison l’insuffisance de ceux qui professaient les principes dont elle découle.

Plus nombreux, en somme, que leurs adversaires et mieux armés, ils n’ont jamais su défendre leur drapeau. La mollesse et la lâcheté, compagnes trop fréquentes des qualités d’ordre et de modération qui caractérisent les réguliers de la vie, ont certainement circonscrit leur action. On l’a vu dans les révolutions politiques. Si les partisans de l’ordre ne s’étaient pas esquivés ou endormis que d’audacieux coups de main auraient été évités! Mais ceux qu’on appelle les braves gens se dérobent presque toujours. L’honnêteté amènerait-elle fatalement la diminution des facultés agissantes? Le repos de la conscience produirait-il l’apathie? Non, mille fois non! Dans la pensée divine les disciples de la vérité devaient être la lumière du monde, le sel de la terre...

«Mais si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on? Il ne sert plus qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes.» Les paroles du Christ ont été prophétiques. Il faudrait les crier aujourd’hui au coin de toutes les places et de tous les carrefours pour réveiller les âmes engourdies, pour leur faire comprendre qu’ayant manqué aux ordres reçus, elles sont les réelles ennemies du vrai, du beau, du juste, bien plus que les négateurs audacieux de la loi morale qui, du moins, ont le mérite de la sincérité.

La doctrine évangélique renfermant à cet égard ce qui se trouve de meilleur dans les autres religions ou philosophies, elle doit servir de point de départ à l’examen de conscience dont j’affirmais tout à l’heure la nécessité. A cet examen de conscience sont conviées toutes les âmes sans distinction de croyances religieuses ou philosophiques qui admettent une loi morale—l’impératif catégorique de Kant—comme principe dirigeant de leur vie. Si je semble m’adresser spécialement aux chrétiens[1], c’est qu’ils représentent la catégorie la plus nombreuse et que de leur part l’état d’inertie paraît plus illogique et incompréhensible.