Le premier point à établir est s’il existe de nos jours une différence substantielle entre l’attitude, les jugements, la conduite d’un chrétien et celle d’un incrédule. Placez les deux individus dans des circonstances identiques de famille, de situation, d’éducation et de culture, douez-les des mêmes qualités et défauts naturels, puis mesurez si le degré de confiance qu’ils méritent d’inspirer n’est pas à peu près le même. Il y a évidemment des vies chrétiennes admirables, la philosophie spiritualiste produit parfois les caractères d’élite, mais ce sont des personnalités isolées et rares; la grande masse des croyants renie chaque jour dans ses actes les préceptes dont elle se déclare dépositaire. En tout cas elle ne s’élève guère au-dessus de la morale courante pratiquée par les gens qui respectent le code et estiment qu’une existence régulière est encore le meilleure des habiletés.
Par quelle étrange aberration d’esprit les personnes religieuses ne se rendent-elles pas compte qu’une différence visible et notable devrait exister entre leur manière de voir et d’agir et celle des incrédules ou des matérialistes? Tant que cette vérité n’aura pas pénétré les cœurs et les consciences, le christianisme vivra de ses conquêtes passées, il ne pourra pas être la lumière du monde moderne. Le chrétien né avec des instincts pervers ne devrait-il pas avoir une vie supérieure à celle de l’athée doué des meilleurs instincts?
Il est difficile, je le sais, de tracer toujours une ligne de démarcation nette. Quelles que soient les négations d’un esprit, il subit l’influence des milieux et celle des formules acceptées dans la société où il a été élevé. En outre, le respect des lois sociales et de l’opinion publique crée des devoirs dont le principe intérieur diffère absolument, mais dont les effets extérieurs sont apparemment analogues à ceux qu’impose la loi morale. Cependant, comme force de mobile, aucune comparaison ne devrait être possible entre une conviction et une crainte. La peur du code peut empêcher les culpabilités matérielles, elle est impuissante à contribuer au perfectionnement de l’individu.
Or ce devoir de perfectionnement continuel est justement l’un des points sur lesquels la conscience chrétienne s’est le plus faussée, bien qu’il soit resté à l’état de théorie acceptée. De tout temps l’obligation du développement personnel a été négligée dans la pratique, à cause de la faiblesse de l’homme et peut-être de la trop grande tolérance des églises, cependant l’idéal à atteindre conservait objectivement sa grandeur et sa pureté. Il était réservé à la dernière moitié du xixe siècle de l’amoindrir. Elle a fait du christianisme un gendarme destiné assurer aux privilégiés la paisible jouissance de leurs plaisirs et de leurs richesses.
La religion étant un rempart contre les fauteurs de désordres et un secours pour les jours difficiles, dit le christianisme médiocre, il est opportun de croire et surtout de faire croire au bon Dieu. Quant à se troubler le cerveau pour des bagatelles sans importance: mensonges, vanité, avarice, égoïsme, l’esprit humain a fait trop de conquêtes pour subir encore le joug des préjugés excessifs. La perfection n’est pas de ce monde, il serait présomptueux d’y aspirer. On sait maintenant qu’il y a des lois physiques imprescriptibles; Pascal n’a-t-il pas dit: «Qui veut faire l’ange fait la bête?» Pourvu qu’on observe les grandes lignes de la morale, le bon Dieu n’en demande pas davantage.
Voilà plus ou moins ce qu’ont dit et pensé la plupart des consciences chrétiennes pendant une quarantaine d’années. Si toutes ne l’ont pas précisé vis-à-vis d’elles-mêmes, toutes ont subi l’abaissement général. Ceux à qui était confiée la direction des âmes semblaient admettre aussi cette façon médiocre de penser; ils se contentaient de ces fruits de la mer Morte, obéissant à la crainte d’effrayer, par un idéal trop élevé, une société qui se vante de les avoir reniés tous. Faux calcul en tout cas, car le cœur de l’homme ne met de prix qu’à ce qui lui coûte des sacrifices.
Une des erreurs fondamentales des jugements humains est de se baser sur les faits extérieurs; socialement ils ont une importance capitale, moralement presque aucune, les mobiles secrets d’où ils procèdent étant la seule chose qui compte. Toute appréciation basée sur un acte isolé manque de valeur; on ne peut juger équitablement un individu que sur l’ensemble de son caractère et de ses intentions. Quoique l’affirmation puisse paraître singulière, il est au fond plus important de bien penser que de bien vivre. L’homme qui pense bien pourra lui aussi commettre des fautes, il finira toujours par les regretter, les réparer, les expier en lui-même. L’homme qui pense mal, ou médiocrement, ou pas du tout, aura beau avoir une existence régulière, il restera un être sans valeur, incapable d’une action efficace. Il y a six cents ans, les lieux profonds, où l’air est sans étoiles, étaient déjà peuplés de ces malheureux qui ne furent jamais vivants[2] et que repoussent à la fois le ciel et l’enfer. Le siècle qui vient de finir a dû augmenter de façon effrayante la triste cohorte.
Jamais, en effet, on n’a autant commis la funeste erreur de croire que, pour répondre à la pensée divine, il suffisait de ne pas commettre certains actes, comme si le code et la plus médiocre morale ne suffisaient pas à condamner, sinon à empêcher les meurtres, les vols, les vices de nature à compromettre l’ordre social. D’ailleurs, les criminels avérés appartiennent pour la plupart à une catégorie d’individus sur lesquels la crainte de Dieu n’a aucune influence; les criminels d’occasion se trouvent momentanément dans des circonstances tragiques ou des états passionnels et morbides qui obscurcissent leur mentalité jusqu’à la folie, ils ont perdu tout contrôle sur eux-mêmes. Malgré la corruption régnante ce sont là des êtres d’exception, la grande masse des individus vit apparemment dans l’ordre, se conformant aux règles des lois sociales. Mais l’atmosphère en est-elle plus pure et plus saine? S’abstenir de certains délits ne constitue pas un caractère moral; celui-ci doit s’établir sur de nobles pensées que la volonté essaye de traduire en faits ou dans cette puissance silencieuse de l’âme plus efficace et attirante que les meilleures actions.
La disparition des grandes passions et le règne des petites est le trait essentiel de la domination exercée par la société bourgeoise. Cette victoire dont elle se vante est une défaite. Certes, on ne peut se faire l’apôtre des sentiments violents, ils ont trop ravagé le monde, mais du moins ils n’abaissaient pas les caractères et ne permettaient pas la périlleuse sécurité qui naît de la pauvreté et de l’insuffisance morales. Le péchez fortement de Luther pourrait être utilement répété aujourd’hui. Il y a entre les grandes passions et les petites la différence du lion au ver: le premier déchire et tue, le second ronge et décompose.
Une action mesquine accomplie par habitude, le front serein, avilit plus qu’une action coupable commise avec remord et due à un entraînement puissant; car ce remord constitue déjà une expiation qui relève l’âme et produit souvent sur d’autres points des développements de vertus, car le sentiment du rachat par le sacrifice est instinctif à l’homme. Les grands repentirs sont une lumière et un enseignement, et on ne se repent pas des actions médiocres; elles ne creusent pas l’âme à une assez grande profondeur, et passent sur elle en la dégradant, sans en tirer ces cris de douleur et de désespoir qui ont un pouvoir de régénération pour qui les pousse et les entend.