Cependant, pour le bonheur et le progrès de l’humanité, on ne peut renoncer à l’influence de la mère sur l’enfant, ni à l’initiation qu’elle lui donne, car de cette influence et de cette initiation dépendent en grande partie le salut du monde. Préparer des mères pour l’avenir et induire celles qui ont déjà charge d’âme à se persuader de l’extraordinaire grandeur de leur mission est le devoir des moralistes modernes, et cela est nécessaire aussi bien dans l’ordre physique que dans l’ordre spirituel.

On ne pourra jamais recourir, pour la naissance des hommes, aux procédés qu’on emploie, dans les haras, pour le perfectionnement de la race chevaline ; mais il faudrait, du moins, empêcher la reproduction des êtres malsains, rongés de maladies transmissibles et inguérissables. Les femmes, quand elles l’auront compris, pourront y aider efficacement. Il y a, en outre, une foule de personnes auxquelles la paternité et la maternité devraient être interdites, en raison de leurs tares morales et intellectuelles. Or, celles-là justement mettent des enfants au monde avec une inconscience absolue du cruel délit qu’elles commettent. Nourrir l’illusion que la société parviendra jamais à exercer un contrôle complet à cet égard, serait caresser l’impossible chimère ; mais peut-être arrivera-t-on un jour à faire comprendre à la conscience humaine que donner la vie à d’autres êtres implique des responsabilités graves. Cette idée a déjà gagné du terrain : les parents des classes bourgeoises se sacrifient aujourd’hui pour leurs enfants bien plus qu’ils ne le faisaient autrefois. Peut-être même dépassent-ils la mesure et ont-ils obtenu, comme résultat, un développement très accentué d’égoïsme chez la génération nouvelle.

Dans les classes populaires, celles où les pensées s’expriment crûment, on entend aujourd’hui des jeunes gens et des enfants reprocher à leurs parents de les avoir fait naître, afin de se dispenser envers eux de tout devoir filial. Dans les classes élevées, l’éducation empêche ces mêmes pensées de se formuler brutalement, mais sommes-nous bien certains qu’à la première déception, elles ne surgissent pas silencieusement dans les cœurs arides et égoïstes des jeunes jouisseurs de notre époque, qui ont érigé en dogme leur droit personnel au bonheur et au plaisir ?

Pour lutter contre ces tendances et essayer d’en empêcher l’éclosion, il faut des qualités de discernement et d’intuition dont les parents d’autrefois, je le répète, n’avaient pas besoin au même degré. Ceux d’aujourd’hui se rendent-ils compte de ce besoin ? A de rares exceptions près, ils se contentent d’aimer leurs enfants et de pourvoir à leur subsistance. La formation des caractères les occupe assez peu. Quelques-uns s’affligent des tendances peu favorables au succès qu’ils constatent chez leurs fils et leurs filles, et essayent de développer en eux l’ambition et l’amour de la lutte : ils dévoient ainsi des âmes douces et simples qui auraient peut-être vécu heureuses, laissées à leurs dispositions naturelles. D’autres s’acharnent à étouffer, chez leurs enfants, les élans d’imagination et de cœur qui pourraient les pousser aux entreprises généreuses[12] ; la plupart les abandonnent aux hasards de la vie, des circonstances, des éducateurs et des camarades !

[12] Voir le chapitre : [les Coupeurs d’ailes].

Si pareille insouciance était possible autrefois, alors que, malgré certains écarts de conduite, la morale traditionnelle n’était pas discutée, elle n’est plus admissible aujourd’hui. A qui se fier désormais ? Aucune sécurité n’existe nulle part, la lecture des journaux en fournit la preuve. Nous y voyons journellement que certaines classes sociales, jadis réputées respectables, participent dans de larges proportions à la criminalité. Rien n’est resté debout dans les consciences. Il y a encore, heureusement, des âmes fermement attachées à leur foi ou à leur idéal, mais l’on est frappé cependant du désordre de pensée et de l’incohérence de jugement qui se manifestent même chez les gens personnellement honnêtes. Ils ne savent plus discerner le bien du mal, souvent ils mettent l’un à la place de l’autre. Le contact de ces âmes incertaines avec de jeunes esprits est déconcertant et pernicieux.

Cet état d’anarchie intellectuelle contribue à aggraver les responsabilités des parents et à élargir leurs devoirs. Ils ne peuvent plus rien laisser au hasard, car le hasard, aujourd’hui, prend parfois de vilains noms. Veiller, veiller sans cesse, tout en respectant l’individualité et la liberté des êtres sur lesquels ils se penchent, c’est l’obligation qui s’impose inexorablement à eux. Il y a là de quoi occuper la vie des femmes, puisque la tâche de façonner l’âme et la conscience de l’enfant leur revient pour une grande part, une part que peut-être la paresse morale des hommes a trouvé de son intérêt de trop élargir.


Si, dans l’éducation donnée aux jeunes filles, on n’insiste pas suffisamment sur les devoirs de la maternité, — ses hauts devoirs s’entend, — on ne parle absolument pas aux jeunes gens des devoirs de la paternité. Certes, les hommes élevés dans un milieu honnête savent qu’ils devront pourvoir à la subsistance de leur famille, mais c’est tout, et encore essaient-ils de diminuer ce poids et de s’en décharger le plus possible en épousant une femme riche. Quant à ce qui concerne l’éducation des enfants, ou l’étude de leurs caractères et de leurs tendances, la direction qu’il faudrait leur donner, ils abandonnent ce travail à la mère, — même lorsqu’elle est frivole et sotte, — et n’interviennent que dans les questions importantes. Encore ne le font-ils qu’après avoir été mis au courant et suggestionnés par leurs femmes. Le jugement qu’ils portent et le conseil qu’ils donnent manquent par conséquent d’indépendance et de valeur, toute opinion qui ne se fonde pas sur l’observation directe, demeurant incomplète et unilatérale.

Si encore les responsabilités ne s’établissaient de cette façon peu équitable que dans les ménages où la femme est sérieuse et intelligente, la portée du mal ne serait pas grande, bien que, pour l’œuvre aussi délicate et complexe de la formation des caractères et des âmes, le concours de deux cœurs et de deux esprits ne soit pas de trop. Malheureusement, nous voyons des hommes parfaitement au courant de l’insuffisance et de l’incompétence de leurs compagnes, les laisser diriger librement et entièrement l’éducation de leurs enfants. Un mari disait de sa femme : « Je ne lui donnerais pas une lettre à mettre à la poste, » et confiait sans hésiter à ce cerveau vide et frivole ce qu’il avait de plus précieux au monde, ou du moins ce dont il lui sera demandé le plus sévèrement compte, si le règne de justice auquel nous aspirons se réalise un jour en ce monde ou au delà de ce monde.