Tous connaissent la sensation atroce des jours où aucune vibration intérieure ne se fait sentir et où, même les âmes les plus riches, ne trouvent en elles que vide et sécheresse. En ces jours-là, elles donneraient leur vie pour rien ! Cet état pitoyable est constant chez ceux en qui nul n’a songé à faire jaillir les sources cachées. Quelques-uns n’ont pas besoin d’aide : leurs sources sont si abondantes et si riches qu’elles sortent de terre sans le secours de personne ; mais ce sont les exceptions. En général, il faut aider les âmes et les creuser patiemment, pour que l’eau en jaillisse.
[10] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.
Le moment est grave. Ceux qui ont encore le bonheur de croire et dont la foi est ferme comme le rocher dont parle l’Évangile, ne peuvent se faire illusion : le sentiment religieux a déserté la plupart des cœurs. Pour beaucoup, le vide du ciel est un fait certain, aucun doute à cet égard n’existe plus, et ils refusent même de discuter sur ce point. Il en est d’autres, — et ils sont assez nombreux aujourd’hui, — que des besoins religieux tourmentent encore, mais qui repoussent les formes théologiques existantes et la morale officielle. On ne peut les abandonner à leurs douloureuses incertitudes, et cependant il ne suffit pas de leur dire : « Croyez, et tout deviendra limpide à vos yeux. » La foi ne se commande pas. Une seule chose est possible : éveiller en eux, par l’imagination et la sensibilité, les forces, les cultes et les goûts qui conduisent vers ces hauteurs où Dieu, de tout temps, s’est manifesté à l’âme de l’homme.
CHAPITRE II
LES PARENTS
Comment se fait-il, les enfants étant si intelligents, que les hommes soient si bêtes ? Cela doit tenir à l’éducation.
Alexandre Dumas, fils.
Chacun sent plus ou moins vaguement, aujourd’hui, qu’une grande partie de notre système d’éducation est à refaire et qu’il faut trouver d’autres procédés pour former l’âme de l’enfant et l’initier à la vie.
La première éducatrice et la première initiatrice est la mère, et je vais toucher ici à un point délicat[11] et à un problème difficile. Seul, le sentiment de ma complète objectivité me donne le courage de formuler la question suivante : « A part les soins matériels, où plusieurs excellent, dans quelles proportions les mères actuelles, étant donnés les courants de la pensée moderne, sont-elles capables de faire jaillir des sources dans l’esprit et le cœur de leurs enfants ? »
[11] Si j’étais mère moi-même ou simplement institutrice, j’hésiterais à aborder l’argument, car on pourrait croire que je veux me citer en exemple et blâmer les autres, pour préconiser mon système personnel d’éducation.
Il y a des mères parfaites, il y en a d’admirables, auxquelles nul rabdomancien ne peut être comparé, et à qui l’on voudrait donner l’humanité entière à élever. Mais il est inutile de s’occuper de ce qui marche droit en ce monde ; ce sont les gens difformes et les boiteux qu’il est urgent de redresser.
A notre époque, à la fois si grande et si effrayante, le rôle de la mère est devenu infiniment plus difficile qu’il y a vingt ou trente ans, alors que l’esprit de rébellion et d’anarchie n’avait pas encore envahi le cerveau des jeunes gens et même des enfants, et qu’il existait des croyances et des traditions auxquelles on pouvait faire appel, avec la certitude qu’elles éveilleraient un écho dans les consciences. Des vérités a prioriques, des principes moraux indiscutables étaient alors généralement admis, tandis qu’aujourd’hui, de tous côtés, le terrain est mouvant, et plus rien n’est accepté sans discussion. Les mères ont, par conséquent, besoin d’une expérience, d’une instruction, d’une force morale, d’une finesse d’intuition dont elles pouvaient se passer autrefois, alors que leur titre suffisait à les couvrir d’autorité et de dignité. Désormais, pour posséder et conserver le prestige maternel, il faut le mériter, car l’enfant se rend compte, raisonne, critique, et, iconoclaste d’instinct, est toujours prêt à renverser les anciens autels.