[9] Il existe des écoles en Angleterre, dont le programme consiste à apprendre aux enfants à regarder. Ils doivent considérer une carotte pendant deux ans de suite. Après quoi, ils sont capables de la décrire et de la dessiner avec une parfaite exactitude.
Les poètes ? Combien ce mot s’applique mal souvent ! J’en connais de profonds qui n’ont jamais écrit un vers ou cherché une rime, mais qui ont dans les profondeurs cachées de leur âme des sources secrètes de poésie intarissable ; ils en mettent dans leurs sentiments, leurs sensations, leurs pensées ; ils n’ont pas l’avarice des poètes de profession, qui gardent jalousement leurs inspirations, de peur d’en perdre quelque chose au profit d’un autre ; ils sont larges, généreux et font librement part de ce trésor à ceux qui vivent dans leur rayonnement. Cette source de poésie intérieure pourrait être développée par l’éducation. Elle est, du reste, le résultat naturel de l’imagination et de la sensibilité.
Ces deux sources vives de chaleur et de lumière donnent aussi naissance à un autre phénomène moral : l’héroïsme ! Évidemment, des existences entières peuvent s’écouler, sans que la possibilité d’accomplir un acte héroïque s’y présente jamais : il s’agit donc moins de préparer l’enfant à des actions glorieuses que de lui en faire savourer la beauté. Du reste, si l’occasion d’acquérir publiquement le titre de héros se rencontre rarement, celle d’être un héros obscur se trouve à chaque pas. Tous les renoncements joyeusement acceptés sont une forme d’héroïsme ; tous les actes ignorés de courage moral, dont l’existence de certains êtres est remplie, en sont une également. Si l’on avait étouffé en ceux-ci le germe de l’imagination et de la sensibilité, ils n’auraient été, sans doute, que des utilitaristes médiocres et tristes.
Développer chez l’enfant le goût du beau, sous toutes les formes, est aussi l’un des devoirs des chercheurs de sources. Lui apprendre à discerner et à savourer la beauté, c’est le préparer à des joies inconnues du vulgaire et que la méchanceté humaine ne pourra lui ravir jamais.
Si l’on disait aux mères : « Par telle parole, par tel acte vous pourrez enrichir vos enfants », quels sacrifices n’accepteraient-elles pas, pour assurer à ceux qu’elles aiment cet accroissement de richesse ? Ce qu’elles font et comprennent si bien dans l’ordre matériel, pourquoi se refusent-elles si obstinément à l’entendre dans l’ordre moral ?
En certains pays, la littérature a essayé d’ouvrir aux joies désintéressées l’âme de l’homme et de l’enfant. Ainsi les Anglais, par l’obligation qu’ils imposent à toute personne bien élevée d’être cheerful, ont travaillé utilement en ce sens, malgré les brumes de leur climat et leur tempérament spleenétique. Une vieille Anglaise de la classe moyenne, solitaire, pauvre même, vivant à l’étranger, aura toujours un petit home confortable, où il y aura des livres, des gravures, un bouquet de violettes et une tasse de thé, les soirs d’hiver. Des Italiennes, des Françaises vivant dans les mêmes conditions médiocres d’existence, rentreront dans un logis terne, où ne se verra pas la moindre tentative de confort ou l’élégance. Quand elles ont cessé d’être jeunes, elles ne vont qu’à l’indispensable et excluent, pour la simplifier, toute esthétique de leur vie ; être cheerful et confortable, dans les limites du possible, ne leur apparaît pas comme une obligation morale. L’éducation, sur ce point, leur a manqué.
A la sensibilité, à l’imagination, au goût de l’héroïsme, il est indispensable d’ajouter un élément qui est le correctif de ces dons précieux et les empêche de mettre le désordre dans les esprits et dans les vies. Je veux parler de l’esprit de méthode. Malheureusement il est rare de voir les imaginatifs et les sensitifs en reconnaître suffisamment l’utilité et la valeur ; d’un autre côté les intelligences méthodiques pèchent presque toujours par une aridité désolante. Il faudrait unir ces extrêmes pour former l’homme complet.
La méthode simplifie toute chose, dans l’ordre matériel comme dans l’ordre intellectuel. Elle est indispensable à l’organisation des vies larges ou modestes, et là où elle manque, la sérénité et le calme, sont absents. Or, sans sérénité et sans calme, il est difficile d’arriver au succès, surtout à une époque « tourbillonnante » comme la nôtre ; par conséquent, après la découverte des sources, le devoir des éducateurs est de faire comprendre à l’enfant que, pour coordonner ces forces, la méthode est indispensable.
De cette façon seulement on arrivera à donner à l’homme intérieur le développement auquel il a droit, car ce n’est que dans l’expansion de tout son être que la créature humaine peut apprendre à sentir la valeur de la vie. Si son cœur et son cerveau restent des champs arides, où trouvera-t-elle à se désaltérer ? Nous dépendons énormément de notre prochain[10] ; cependant, si nous ne possédons rien en propre, personne ne peut nous aider efficacement, et ce que nous possédons doit représenter et valoir quelque chose. Si notre cœur et notre esprit ne recèlent aucun trésor, nous sommes semblables à cette « herbe flétrie », bonne seulement à être jetée dehors.