[7] Voir [la note], page 14.

Le mysticisme moderne, l’état d’âme le plus exquis et le plus élevé que l’homme puisse connaître ne saurait naître et se développer chez les créatures dépourvues d’imagination et de sensibilité. Je ne dis pas qu’il faille élever les enfants dans l’idée d’en faire des mystiques, ce serait les conduire et nous conduire à des déconvenues certaines. Pour connaître cet état spécial, il ne suffit pas d’être un « imaginatif » et un sensible, il faut un appel du dedans et du dehors, et que les hôtes mystérieux qui viennent parfois nous visiter, fassent leur demeure en nous. Le but de l’éducation doit être simplement de former des hommes et des femmes doués d’une large compréhension humaine, capables de sentir toutes les joies, de supporter courageusement toutes les douleurs, et chez lesquels rien ne s’oppose aux contacts avec le divin.

Or, je le demande à la conscience de ceux qui ont des fils et des filles à élever, cette préoccupation les hante-t-elle beaucoup ? Ils vont au plus pressé : il faut, d’abord, apprendre aux enfants ce qu’il est indispensable de savoir, pour ne pas faire une trop piteuse figure dans les rapports sociaux. Puis, dans les familles où le travail est une nécessité, il y a les examens à passer, les carrières à choisir pour les fils, les mariages à combiner pour les filles. Atteindre l’à peu près est déjà difficile ; comment viser aux sommets ? En effet, la tension d’esprit serait trop considérable, à moins que le besoin et le désir de chercher les sources ne soit devenu, chez les parents et les éducateurs, partie intégrale d’eux-mêmes, une de ces règles de conscience auxquelles on obéit sans effort et qui ne causent presque plus de fatigue.

Certes, l’homme ne peut se mettre à la place de Dieu, et il est forcé de faire, chaque jour, un acte de foi pour ranimer son courage et ne pas se laisser abattre par les soucis que lui donne l’avenir de ceux qu’il aime. Il doit aussi s’en remettre, en grande partie, à la Providence ou au Destin, en ce qui concerne la formation de leurs caractères. Cependant un effort est toujours demandé à l’homme, même lorsque Dieu paraît intervenir miraculeusement en sa faveur. Ainsi, lorsque Jésus ressuscita Lazare, il aurait pu, d’un geste lointain et majestueux, soulever la lourde dalle qui fermait la grotte où reposait le frère de Marthe et de Marie. Mais il exigea que l’effort humain eût sa part dans le miracle, et il ordonna aux assistants de déplacer la pierre du sépulcre.

Les exemples de ce genre pourraient se multiplier à l’infini, et nos expériences personnelles confirment, elles aussi, l’existence de cette loi : Dieu veut que nous soyons ses coopérateurs ! On n’obtient rien sans peine, et dans les plus merveilleuses histoires de succès humain, une part d’effort personnel est toujours demandée. Comment pourrions-nous nous y soustraire dans l’éducation des êtres que la nature ou la confiance d’autrui a remis entre nos mains ?


L’inégalité[8] existe partout dans la nature : les caractères, les tendances, les facultés sont diverses et, sauf quelques principes fondamentaux, il faudrait élever chaque enfant de façon différente. Cela n’est pas possible ; mais les éducateurs sont semblables à des musiciens qui, chargés d’accorder et de faire vibrer des instruments, devraient écouter avec attention les sons qui en sortent pour être capables d’insister, suivant les cas, sur telle ou telle note ; ils enrichiraient ainsi, pour chaque être, la source des plaisirs par le développement des goûts.

[8] Voir, dans Faiseurs de peines et Faiseurs de joies, le chapitre : l’Égalité.

Les goûts ! Quelle immense ressource ils sont dans la vie ! Dès qu’un goût se manifeste chez un enfant, il faudrait empêcher qu’il ne se dessèche et périsse avant d’avoir donné ses fruits. C’est une plante précieuse que l’on devrait arroser avec sollicitude, soutenir et greffer…

Les gens qui ont des goûts ne s’ennuient jamais. Or, une bonne partie des tristesses de la vie sont causées par l’ennui qui ronge tant d’existences. Ceux qui ont appris à regarder et savent voir[9], ne connaissent jamais la monotonie des longues journées mornes. Ils trouvent partout des sources d’intérêt, d’observation, de comparaison : les gens qui sont en contact avec les forces mystérieuses de la nature, pour lesquels le vent a une voix, les eaux un secret, les bois un mystère, le ciel des promesses, le soleil des enchantements, qui les tirent de leur petit Moi, pour leur faire presque toucher l’infini, ces gens-là ne s’ennuient jamais, car leur vie est toute imprégnée de poésie.