Plus tard, et avec d’habiles précautions, les chercheurs de sources devront s’occuper de la sensibilité de l’enfant, car elle est aussi nécessaire que l’imagination, à son développement intégral. Qui enrichit sa sensibilité, enrichit son intelligence, dit avec raison Maeterlinck. Au siècle dernier, par réaction contre les théories de Rousseau, on a essayé de l’extirper, elle aussi, en cultivant avant tout dans les âmes les sentiments utilitaires. La médiocrité morale d’une bonne partie de nos contemporains suffit à montrer combien cette noble entreprise a réussi.
Au point de vue social, ce travail de destruction a été une erreur grave, la sensibilité étant plus importante que l’imagination pour tout ce qui se rapporte aux relations des hommes entre eux. Un individu dépourvu de sensibilité, à moins qu’il ne soit doué d’une intelligence très fine, est presque toujours un vulgaire et un grossier. Il y a une science du cœur qui se reflète dans les attitudes et les paroles et que rien ne remplace quand elle manque. La gentilezza d’animo, comme l’appellent les Italiens, est la source du tact véritable ; sans elle tous les chocs sont durs, bruyants, cassants. Un homme, au contraire, dont on aura cultivé la sensibilité dès l’enfance, conservera toujours une sorte de douceur dans les procédés, quelles qu’aient été les luttes et les amertumes de son existence.
Combien d’individus l’on rencontre — aujourd’hui surtout, ils pullulent — qui ne s’occupent jamais que de l’utilité pratique des choses. A leurs yeux, le tableau et le livre n’ont de valeur qu’en raison de ce qu’ils ont rapporté ; la découverte scientifique, en raison de ses résultats d’argent ; l’amitié, en raison des portes qu’elle ouvre, et ainsi de suite ! Très probablement, ces personnes étaient nées avec une sensibilité médiocre qui n’a pas résisté au système d’étouffement auquel on l’a soumise. Il n’en reste plus trace, et même la sensibilité d’autrui excite leur dédain. Les sensibles le devinent, le comprennent, et ont la faiblesse de rougir de ce dont ils devraient se glorifier, donnant ainsi raison, par leur attitude piteuse, à ces arrogants détracteurs des véritables lettres de noblesse de l’homme.
Quand donc les gens qui ont du cœur et de l’altruisme arriveront-ils à mépriser ouvertement ceux dont les facultés affectueuses sont concentrées sur eux-mêmes ? Malheureusement, ce jour n’est pas proche, car le manque de courage est aujourd’hui, un des traits caractéristiques, des êtres sensibles et bons. Il faudrait apprendre à l’enfant que les gens sans cœur sont des pauvres qu’il faut d’abord plaindre et ensuite dédaigner, comme des non valeurs. Tout cela, bien entendu, dans la mesure où le dédain est permis à ceux qui voient, dans tous les hommes, des frères, dont ils ne peuvent se désintéresser complètement.
En parlant de sensibilité, je n’entends point cette sensiblerie ridicule ni ce faux sentimentalisme[5] qui font le malheur et l’ennui de tant de familles, et sont les vers rongeurs de l’amour et de l’amitié, mais bien cette puissance d’affection qui est la source des joies humaines et la meilleure consolation que la vie accorde aux hommes.
[5] Voir Ames dormantes.
Ne pas aimer les autres, signifie d’ordinaire s’aimer soi-même à l’excès, c’est-à-dire être un misérable idolâtre[6]. Je crois, et je l’ai écrit ailleurs, que le moment viendra où l’on considérera comme un ridicule et une tare, d’afficher le moi haïssable. Mais que l’aube de ce jour est lointaine encore !
[6] Voir Faiseurs de Peines et Faiseurs de Joies.
Ce que j’ai dit pour l’imagination est également vrai pour la sensibilité. Si elle devient subjective[7], il vaudrait mieux l’étouffer ; pour être la source fraîche et pure où nous nous désaltérons, et où les autres se désaltèrent à leur tour, il faut qu’elle ne garde pas toutes ses eaux pour elle-même. Apprendre à l’enfant qu’il doit aimer objectivement les gens et les choses, c’est avoir fait jaillir une source de son cœur, c’est lui avoir ouvert, pour l’avenir, des perspectives de bonheur toujours réalisable et des facultés d’élargissement spirituel.