De même, pour que l’amitié ne reste pas terne et grise, l’imagination est indispensable autant que le soleil à la croissance et à la coloration des fleurs. Pas d’enthousiasme non plus sans imagination, pour les personnes ou pour les causes, puisque l’un procède directement de l’autre !

L’enthousiasme procure à l’âme une dilatation délicieuse : l’esprit s’y élargit et s’y repose. Et cependant on lui fait une guerre acharnée. Que de gens se plaisent à jeter des seaux d’eau froide sur nos admirations ! Un petit sourire méprisant et supérieur erre sur leurs lèvres, et ce sourire impressionne la jeunesse ; elle en a peur, elle se sent diminuée par ces regards ironiques, qui arrivent même parfois à lui faire renier ses dieux. Plus tard, dans la vie, lorsqu’on s’est rendu compte de la valeur réelle des choses, la situation se renverse ; l’on rend avec usure le sourire méprisant et l’on plaint les malheureux dépourvus d’imagination, qui n’ont jamais connu l’enthousiasme et ses saintes erreurs. Ce sont de pauvres, de très pauvres gens !

Il faudrait se borner à les plaindre, s’ils n’avaient pas le tort de déconcerter les jeunes esprits. J’ai connu une femme qui a usé plusieurs années de sa vie dans le pénible effort qu’elle faisait pour ressembler aux autres, pour devenir comme tout le monde, pour étouffer le don divin qu’elle avait reçu. Heureusement pour elle, ses tentatives furent vaines, mais cependant certains manques d’élan qu’elle déplora plus tard et qui la firent souffrir, étaient la conséquence du mépris pour l’imagination qui, dans sa jeunesse, régnait en maître sur l’opinion publique.

Diminuer, étouffer, tuer l’imagination dans une créature humaine, c’est tarir en elle, on ne saurait assez le répéter, les sources des joies les plus pures, des joies objectives, de celles que donnent la nature[3] et l’art. Le devoir des chercheurs de sources est donc de découvrir cette précieuse faculté, de l’éveiller, de la faire jaillir et d’apprendre à l’homme à tirer d’elle toutes les richesses et les forces qu’elle tient en réserve.

[3] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.

Les êtres privés d’imagination ne peuvent faire de bons éducateurs : il faudrait les écarter de l’enseignement, et, en tous cas, ne jamais leur confier la direction d’une éducation complète. Tout au plus pourrait-on leur permettre certaines branches spéciales qu’ils enseigneraient suffisamment et médiocrement. Jamais ils ne parviendront à faire de bons pédagogues dans la haute acception du mot.

Je dis qu’ils enseigneront médiocrement, car même dans les sciences exactes, telles que la chimie, l’histoire naturelle et la botanique, l’imagination est une aide puissante. Dans les sciences historiques son rôle est d’une importance capitale. Un maître, dépourvu d’imagination enseignera l’histoire sans lui donner de relief et ne saura pas faire saisir à l’enfant les grands ensembles qui se fixent dans la mémoire. L’enfant, de son côté, étudiant sans intérêt, ne pourra se passionner pour les personnages héroïques ou coupables qui se meuvent à travers les événements qu’on lui raconte avec froideur. Par conséquent, il ne les comprendra pas, car c’est par l’imagination que l’intelligence enfantine arrive à saisir les grands mouvements de l’histoire. Il en est de même pour la poésie, la littérature, l’art… Rien, en somme, dans le savoir humain, ne peut se passer de l’imagination. Elle facilite tout ; c’est la grande source des connaissances, des découvertes, des héroïsmes, et quand elle n’est pas un don naturel, il faudrait pouvoir la faire naître artificiellement.

Ceux qui se préoccupent, à bon droit, de l’avenir des générations nouvelles, devraient s’entendre pour remettre l’imagination en honneur et la soustraire à l’injuste dédain sous lequel les générations utilitaires avaient essayé de l’écraser. Mais il ne s’agit pas simplement de lui jeter la bride sur le cou : ce serait aller au-devant des pires dangers. Si l’on développe cette faculté merveilleuse, ce n’est pas pour la laisser sans aliments. Le travail intellectuel et moral de ceux qui, sous une forme ou l’autre, ont charge d’âmes, en sera considérablement augmenté. Il faut empêcher avant tout que l’imagination devienne subjective[4], et beaucoup de discernement est nécessaire pour parer à ce grave péril. Non seulement les éducateurs ont besoin de science et de conscience, ils doivent posséder encore des âmes vivantes et communicatives, des intelligences ouvertes, capables de tracer des routes et d’indiquer les sommets.

[4] Évidemment dans son essence l’imagination est toujours subjective ; en me servant de ce terme un peu impropre, je veux indiquer les imaginations qui ne possèdent ni puissance d’observation, ni la vision des choses extérieures.

La mauvaise habitude de s’exalter à faux pour soi-même, — cause des déceptions amères et d’amoindrissement moral, — est un des résultats de l’imagination subjective : celle-ci intensifie le personnalisme, excite la sensibilité et renforce l’égoïsme, tandis que l’imagination objective, — celle qui s’extériorise, — en portant l’intérêt de l’homme hors de lui-même, le pousse aux conquêtes de l’esprit, aux recherches nobles, aux découvertes, aux combinaisons, aux entreprises qui apportent la gloire et la richesse. Dans des proportions plus modestes, elle sert à embellir, à colorer, à adoucir la vie.