C’est un préjugé répandu de croire que, dans les professions dont le but unique est le gain, on n’a pas besoin de l’aide de l’imagination : on va jusqu’à affirmer qu’elle peut être nuisible. Oui, peut-être, pour les simples instruments qui se contentent d’emboîter le pas à leurs prédécesseurs ou à leurs patrons, mais toutes les grandes industries, toutes les grandes entreprises sont nées dans le cerveau d’un « imaginatif ».

Un avocat d’assises qui manquerait d’imagination ne sauverait jamais une tête !

Dans les sciences positives aussi, d’où procèdent les découvertes fameuses dont on mène si grand bruit ? Des hypothèses nées dans un cerveau imaginatif, analysées ensuite et passées au crible de la méthode expérimentale. Sans l’imagination, rien de tout cela n’aurait eu lieu. Archimède devait posséder une imagination puissante.

Évidemment, seule ou insuffisamment soutenue, elle ne suffit pas, mais dès qu’on la supprime, les conceptions géniales deviennent impossibles ; c’est pourquoi, ne pas développer l’imagination des enfants ou étouffer celle qu’ils manifestent, équivaut à les appauvrir, à appauvrir l’humanité et à commettre, par conséquent, un crime social.


Je suis persuadée que la crainte de l’imagination, qui a dominé l’opinion publique et le système éducatif de la seconde moitié du dernier siècle, a privé la science, la littérature et l’art de plusieurs forces vives. Lorsque celle qu’on a dénommée à tort « la folle du logis » et qu’il faudrait appeler « la lumière de l’âme » est très puissante, elle résiste à tous les efforts tentés pour l’écraser, et peut-être même rebondit-elle plus énergiquement lorsqu’on s’efforce de la détruire. Mais ce sont là des cas exceptionnels ; en général, lorsque l’imagination est moyenne, on réussit très bien à enrayer son développement, et même à persuader à l’enfant que c’est une faculté honteuse ou, pour le moins, ridicule, dont il doit dissimuler les manifestations avec soin[1].

[1] Que d’enfants, dans ce temps-là, ont cruellement souffert du mépris où l’on tenait l’imagination, et des efforts que l’on exigeait d’eux pour qu’ils apprissent à la dissimuler.

Sans ce travail d’étouffement auquel on s’est livré sur l’enfance et la jeunesse pendant au moins un tiers de siècle, je suis persuadée que notre civilisation serait plus avancée et nos littératures plus riches[2]. Cette perte est irréparable, et non seulement on n’a pas permis à une génération de donner sa mesure, mais on a sevré des vies humaines de beaucoup de joies et de plaisirs.

[2] J’ai connu des enfants auxquels on interdisait les compositions, dans la crainte que ce genre de travail ne développât leurs facultés imaginatives.

Demandons-nous (je parle, bien entendu, des gens pour lesquels les repas du jour, le sommeil de la nuit et les jouissances physiques ne représentent pas le summum des délices humaines) quels sont les meilleurs moments de nos journées et les heures dont notre mémoire garde l’impérissable souvenir ? Nous citerons celles que notre imagination a éclairées. Qu’est l’amour lui-même, si l’imagination ne l’embellit pas, ne le relève pas, ne le dore pas ? Une fonction imposée par le génie de l’espèce et que beaucoup d’êtres assimilent presque aux plaisirs de la table. Tandis qu’aidé par l’imagination, l’amour est la plus grande douceur des âmes, la clarté lumineuse des vies, l’enchanteur qui change les réalités grises en visions radieuses. Mais, dira-t-on, pourquoi transfigurer ainsi l’amour, puisque, fatalement il doit s’évanouir, se changer en cendres au goût amer ? Plus et mieux l’on aime, plus on souffre, et le but de la vie est de ne pas souffrir… Erreur, lamentable erreur ! Le goût des cendres sera plus écœurant et amer si les sens et le cœur n’ont jamais connu les voiles d’or. Non seulement l’amour aura cessé d’exister, mais son souvenir aura perdu tout prestige et tout charme. Au contraire, ce qui a été, ne fût-ce qu’un jour seulement, éclairé par l’imagination, continue à illuminer l’existence, malgré les douleurs, les abandons, les chutes…