Les coudriers l’emporteront

Et sur les myrtes de Vénus

Et sur les lauriers d’Apollon !

Phylis est morte depuis presque deux mille ans, et la branche de coudrier fait encore jaillir l’eau des sources. Légende, superstition ou force physique, inconnue encore et que la science déterminera quelque jour, peu importe ! C’est le symbole qui m’intéresse ; c’est lui que je voudrais dégager et appliquer, car il renferme un enseignement profond. L’âme des hommes est semblable à la terre ; elle contient des sources cachées qu’on ne s’occupe pas assez de faire jaillir, et qui pourraient changer en jardins fleuris, des sols inféconds ; en vignes luxuriantes, des rochers arides !

Se donner la tâche de chercher les sources serait, pour les bonnes volontés humaines, un inépuisable et splendide champ d’activité. Si les personnes qui croient savoir, par leur propre expérience, où se trouvent la vérité, la lumière et la joie, s’armaient de la branche de coudrier pour découvrir les eaux courantes dans les âmes qui les cachent, nous marcherions vraiment vers une humanité meilleure ; et ceux qui auraient aidé cette transformation, dans la mesure de leur intelligence et de leur force, pourraient mourir avec la certitude de n’avoir pas vécu en vain.


Ce qu’il faut essayer tout d’abord, et cela dès les premières années de la vie, c’est de développer l’imagination de l’enfant. Pour sa sensibilité, on doit attendre, car souvent, dans de petits corps fragiles, une sensibilité prématurée nuit à la santé physique. L’imagination n’offre pas les mêmes dangers, et c’est l’une des sources que l’on fait jaillir le plus facilement de l’âme enfantine. Chez quelques-uns, la source est pauvre, et il faut se hâter avant qu’elle ne se soit tarie d’elle-même, ou perdue sous terre en petits ruisseaux qui se dessèchent vite. L’homme dépourvu d’imagination est une pauvre créature misérable, même si elle semble riche, car l’imagination est la force et la joie de l’esprit. Le devoir des éducateurs est donc, — comme celui des hygiénistes en ce qui concerne le développement du corps, — de donner tous leurs soins à l’accroissement de cette puissance de vie, et de ne l’étouffer sous aucun prétexte.

Dans la seconde moitié ou le second tiers du dix-neuvième siècle, après le déclin du romantisme, l’imagination a été, pendant un temps, dépréciée et considérée comme une faculté démodée, nuisible au succès des intérêts matériels, et qu’il fallait, par conséquent, éliminer de gré ou de force des jeunes cerveaux. Tous les pédagogues s’y sont employés. Dire d’un jeune homme ou d’une jeune fille : « Il, ou elle, a beaucoup d’imagination, » équivalait presque à une injure, et ceux qui possédaient ce trésor le cachaient comme une tare pour ne pas devenir suspects. La signification du mot n’était même plus comprise par ses détracteurs. Le vulgaire avait fini par appeler imagination, non plus la charmeuse qui jette un voile d’or sur toutes choses, mais le défaut, propre à certains esprits, de se créer de fausses et chimériques illusions, c’est-à-dire de donner au moindre incident une portée qu’il ne possède point. Or cette tendance puérile ne doit pas être classée sous le nom d’imagination ; elle indique simplement une mentalité vaniteuse, déséquilibrée et dépourvue de discernement.

L’imagination a une bien autre envergure ; ses ailes, qu’elles soient délicates comme celles du colibri, ou puissantes comme celles de l’aigle, portent toujours sur les hauteurs. L’homme à qui les dieux ont conféré ce précieux don ne pourra jamais tomber tout à fait bas. On me citera Edgar Poë, Musset, Verlaine et d’autres poètes encore, dont la muse dut plusieurs fois se voiler le visage ; mais ceux-là, du moins, sentaient leur honte, et plusieurs d’entre eux trouvèrent des accents de terrible angoisse pour décrire leurs chutes. D’autres, l’accès passé, se reprenaient et planaient parfois à des hauteurs vertigineuses. S’ils n’avaient pas eu d’imagination, ils auraient succombé sans souffrance et se seraient vautrés voluptueusement dans la boue où ils étaient tombés. Puis, ils seraient morts obscurs, dans l’abjection, sans avoir eu la vision des cimes, ni su faire vibrer les cœurs.

Même, exception faite des poètes, on peut affirmer que l’imagination est à la base de toute grandeur et de tout progrès. S’ils n’avaient pas eu d’imagination, les conquérants seraient restés sur leurs sols étroits. Alexandre, César, Napoléon ont été de grands imaginatifs. C’est l’imagination qui les a aidés à vaincre, plus encore que leur audace, leur bravoure, leur science stratégique. Pour les hommes d’État également, le grand ressort des conceptions géniales est, avant tout, l’imagination. Cavour et Bismarck en étaient largement pourvus. Sans elle, les intrigues politiques avorteraient avant de naître, car, pour les concevoir et les faire aboutir, l’imagination est indispensable ; sans elle, il n’y aurait plus de grands lanceurs d’affaires ! Sans elle, l’Amérique n’aurait pas été découverte !