Lorsqu’un père, doué de quelque supériorité d’esprit ou d’âme, s’empare du cerveau de sa fille, il devient le maître de son intelligence et de son cœur. Plus tard, elle subira l’influence de son mari, celle d’autres hommes, mais la première empreinte demeure, indélébile, et si les volontés, qui pèseront momentanément sur la sienne, réussissent à l’égarer sur des routes coupables ou moins nobles, leur empire ne durera pas ; elle les secouera tôt ou tard et retrouvera sa vraie âme, celle que la mentalité paternelle avait formée.
Quant aux fils, sur lesquels le père exerce moins d’influence dans l’ordre intellectuel et psychique, ils ont cependant un besoin urgent de son autorité. Lorsque celle-ci manque ou ne s’exerce pas, les inconvénients qui dérivent de cette lacune dans l’organisation familiale sont innombrables. Il est inutile d’insister sur ce point. L’on s’étonne souvent que les fils d’hommes célèbres soient rarement à la hauteur de leurs pères. C’est que, très probablement, ces hommes célèbres ne se sont pas souciés d’exercer leur autorité. Ils l’ont abdiquée dans les mains d’une mère médiocre ou d’instituteurs incapables.
Désormais, dans toute éducation d’homme, il faudrait introduire un nouveau code de devoirs : celui des obligations que la paternité impose, lorsqu’on la comprend d’une façon moderne. Je dis, moderne, car les privilèges tyranniques de l’ancien pater familias ont été abolis heureusement, et pour toujours.
Les privilèges de la mère, au contraire, se sont agrandis dans ces dernières années. Aujourd’hui, elle joue dans l’organisation de la famille un rôle qui autrefois n’appartenait qu’au chef de la communauté. Dans beaucoup de maisons, tout ce qui concerne l’éducation et la direction des enfants dépend d’elle ; elle seule les prépare à l’avenir. Quelques mères sont dignes de cette tâche ; beaucoup d’autres pourraient le devenir, si l’on modifiait l’enseignement qu’elles reçoivent comme jeunes filles. Je crois que l’instruction intégrale et l’école mixte[15] nous donneront des mères plus capables d’élever des hommes, que celles d’aujourd’hui. Mais ce n’est pas suffisant ; d’autres choses encore doivent être modifiées dans l’enseignement moral donné aux femmes. On ne les prépare pas à la vie ; elles-mêmes en souffrent, et leurs enfants en portent la peine[16].
[15] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.
[16] Voir le chapitre : [les Amies de l’Homme].
Un attristant phénomène fournit la preuve de ce manque de préparation. Beaucoup de jeunes filles de quatorze à dix-huit ans se montrent sérieuses, manifestent des goûts artistiques, s’intéressent aux sciences, à la littérature, même au mouvement social, et leur cœur est ouvert à la charité. Quelques-unes sont casanières, d’autres sportives, presque aucunes mondaines ; toutes paraissent saines d’esprit et de cœur. Leurs grâces, à peine écloses, sont pimentées d’originalité et irradiées d’une lueur claire. En les observant, l’âme se remplit d’espérance : ce sont les femmes de l’avenir ! Hélas ! du jour où elles quittent la salle d’étude et commencent à partager la vie de leur mère, à subir sa seule influence et à évoluer dans son milieu, l’édifice s’écroule. Adieu sérieux et originalité ! Elles deviennent frivoles, vaniteuses, médiocres, prennent des attitudes et ressemblent à des poupées mécaniques, faisant les mêmes gestes et les mêmes pas. Leur cerveau se vide de ce qu’il contenait jusqu’alors pour se remplir de pensées inutiles et ridicules.
Jadis, il y a quelque vingt ans, c’était l’amour, ou plutôt le désir de l’amour, qui tournait la tête aux filles. Occasion de danger ou, en tout cas, de chagrin ; oui, peut-être, mais, au moins, sous des formes souvent absurdes, elles obéissaient à l’instinct tout-puissant, à un besoin de tendresse, tandis qu’aujourd’hui, ce qui les occupe, c’est la toilette, l’envie de se faire voir, de paraître, de dépenser largement, d’acquérir une situation mondaine que le mariage solidifiera ou augmentera… Telles sont, en général, les préoccupations de nos jeunes contemporaines, dès que leur mère commence à les introduire dans le monde et à leur faire partager sa vie.
Tout ceci, dira-t-on, n’est vrai que pour les jeunes mondaines des classes riches. Comme si l’esprit de vanité ne régnait pas en maître, aujourd’hui, dans tous les milieux ! Souvent, même, ce sont les familles les moins fortunées qui lui font les plus absurdes sacrifices ! La soif de paraître est aussi vive chez la petite bourgeoise[17] que chez la femme élégante et aisée, et ces goûts, contenus chez les jeunes filles durant les années d’études, éclatent dès qu’elles sont admises à partager les habitudes et les préoccupations de leurs mères. Il y a des exceptions en cela comme en tout, mais en général, on ne peut dire que quand l’heure d’apprendre la vie aux jeunes filles a sonné, l’influence maternelle s’exerce sur elles de façon heureuse.