[17] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.

Qu’il s’agisse de les lancer dans le petit ou dans le grand monde, les leçons sont à peu près pareilles, et toutes ont pour base la vanité. « Oh ! combien j’en ai vu mourir, de jeunes filles ! » dit Victor Hugo dans les Fantômes. « Que j’en ai vu décroître ! » pourrait-on s’écrier avec autant de vérité. Plusieurs avaient des ailes qu’on a coupées[18], et souvent, bien souvent, c’est la mère, l’exemple de la mère et de son entourage qui ont décapité les jeunes pavots, dont la tête tendait à s’élever un peu au-dessus des autres.

[18] Voir le chapitre : [Coupeurs d’ailes].

En tarissant les sources, au lieu de les faire jaillir, les mères agissent souvent avec bonne foi, persuadées que ce qui leur a suffi doit suffire à leurs filles. Travailler à faire atteindre à ces débutantes dans la vie ce qui a été leur propre idéal d’existence, n’est-ce pas agir en bonnes et sages éducatrices ? Si, pendant quelques années, elles ont consenti à ce que d’autres influences s’exercent sur la mentalité de leurs enfants, c’est que la société actuelle demande aux femmes une somme de savoir qu’elles auraient été incapables de transmettre. Mais, cette période étant terminée, elles vont pouvoir faire de leurs filles des êtres semblables à elles-mêmes.

Dans les milieux où l’aisance est médiocre et dans ceux où l’existence matérielle est difficile[19], les mères n’ont pas des vues plus sérieuses. Elles se sacrifient, pour assurer à leurs filles une apparence d’élégance, et développent chez elles le désir de paraître. Les adversaires de la culture féminine m’amusent toujours quand ils prétendent que l’instruction nuit aux vertus domestiques. Sont-ce ces vertus-là que les mères ignorantes ou à moitié cultivées enseignent à leurs filles ? Pas le moins du monde ! La cuisine, la couture, la tenue du ménage, l’art de faire valoir ce que l’on possède, qui pense à les leur enseigner ?

[19] [Idem].

M. Émile Faguet dit avec raison que la vie des jeunes filles de la bourgeoisie est dévorée par une démoralisante oisiveté. Leurs études terminées, et jusqu’à leur mariage, — à moins que la fortune de leurs parents ne leur permette de mener la grande vie mondaine, — elles ne savent comment employer les heures de la journée. On les a dégoûtées des intérêts qui avaient séduit un moment leur imagination, et on ne donne aucune pâture à leur activité. Quelques familles ont le bon sens de leur permettre l’accès des œuvres sociales, et même de les y pousser ; mais, dans les pays latins, c’est rare encore. M. Émile Faguet voudrait que les mères abandonnent à leurs filles les soins du ménage. L’ignorance des jeunes femmes pour tout ce qui concerne la tenue d’une maison est, en effet, incroyable, et leur procure, après le mariage, de pénibles années d’apprentissage. Cela est d’autant plus grave, que le nombre des salariés et des salariées diminue chaque jour de façon inquiétante.

Il suffit de considérer avec attention et objectivité le problème de l’éducation féminine, pour se rendre compte que celle-ci est presque toujours basée sur des principes faux ou du moins mal compris. On dirait que son but est de former des créatures inutiles. Celles qui ont appris à se suffire à elles-mêmes se comptent. Les autres ne savent ni coudre une chemise, ni préparer un repas, ni donner des soins aux petits enfants. Sur ce dernier point, elles sont d’une ignorance complète. Or, puisqu’on les élève pour le mariage, ne serait-ce pas la première chose à leur enseigner ? J’ai entendu un médecin déclarer que, même dans les classes aisées, une bonne partie de la mortalité enfantine était due à l’incapacité des mères.

Pourquoi ne pense-t-on pas à combler cette déplorable lacune ? On fait suivre aux jeunes filles des cours de tout genre, mais jamais d’hygiène enfantine ! Cependant, les crèches et les asiles, où elles pourraient apprendre pratiquement les soins à donner à l’enfance, ne manquent pas. Les mères intelligentes devraient comprendre combien ces leçons seraient indispensables.

Transformer la mentalité des mères, voilà l’essentiel ! Si on n’y arrive pas, il n’y a rien à espérer. Plusieurs vivent à côté de la vie ; d’autres, les soucieuses, n’en voient que le côté écrasant. Bien peu arrivent à une vue d’ensemble. Presque toutes sont pressées de marier leurs filles, de les voir à la tête d’un ménage, avec des enfants à élever ; mais celles qui pensent à les préparer à ce rôle sont en très petit nombre.