Un autre point très grave mériterait également d’attirer l’attention des mères. L’état actuel de la société rendant l’avenir incertain, toute femme devrait être pourvue d’une profession ou d’un métier. Pour celles qui sont intelligentes et studieuses, l’instruction intégrale résoudra en partie le problème. Pour les autres, il y a des gagne-pain honorables que la vanité seule empêche d’accepter. Votre fille, dites-vous, aura une dot convenable, mais ne voit-on pas journellement des dots diminuées ou perdues par les spéculations ou les prodigalités ? A la fortune, le devoir des parents, même riches, est d’ajouter le moyen de gagner honorablement sa vie ; tant mieux si l’occasion de s’en servir ne se présente pas ! Dans les familles simplement aisées ou de situation médiocre cette obligation s’impose plus encore.
Réussira-t-on à faire pénétrer ces deux idées, la seconde surtout, dans le cerveau des mères bourgeoises d’aujourd’hui ? Bien des préjugés s’y opposent. Peut-être, pour qu’elles les acceptent faudra-t-il les préparer, dès l’enfance, à cette vue nouvelle de l’existence. Ce retour aux réalités pratiques de la vie et, en même temps, cet élargissement des horizons intellectuels et moraux exige une transformation dans les principes de l’enseignement qu’il appartient aux éducateurs et aux moralistes de réaliser. Ils doivent préparer les mères à devenir, pour leurs filles, des guides pratiques et sérieux et à être toujours davantage, pour leurs fils, des amies intelligentes et sûres. A eux aussi de rendre les hommes plus conscients des obligations de la paternité, de leur apprendre qu’ils doivent travailler à la formation du caractère de leurs enfants, afin de pouvoir répéter, avec le grand roi hébreu : « Mon fils, si ton cœur est sage, mon cœur à moi sera dans la joie… »
CHAPITRE III
LES ÉDUCATEURS
Ce qui aux yeux de l’écolier constitue le maître, c’est la pleine possession de soi-même, le parfait accord de la conduite et du langage, l’esprit d’exactitude et de justice…
Octave Gréard.
Dans la crise morale que nous traversons, la question de l’éducation privée ou publique est l’une des plus graves qui se posent. De tout temps, des intelligences supérieures l’ont envisagée, et, au dix-neuvième siècle surtout, elle a été la grande préoccupation d’esprits nobles et sincères qui ont essayé de la résoudre. Mais ce grand effort n’a pas abouti : le niveau intellectuel et moral des enfants et des adolescents n’est pas supérieur à celui de leurs pères. Pourquoi pareil résultat négatif ? Les instruments seraient-ils défectueux ? Nous avons vu que la préparation donnée par la famille n’était plus suffisante pour les besoins et les dangers de l’heure présente. Celle des éducateurs l’est-elle davantage ? Le sujet est si complexe, si sérieux et si délicat, que des volumes ne suffiraient pas à l’épuiser. Je me bornerai donc à toucher brièvement deux points : la nécessité de relever moralement la situation des instituteurs et l’obligation, pour eux, de comprendre la grandeur de la mission qu’ils accomplissent.
Les éducateurs ? Eux aussi devraient être des chercheurs de sources. Or, cette tâche demande des qualités de premier ordre. C’est donc toute une classe qu’il faudrait relever, pour pouvoir la choisir dans l’élite, non seulement intellectuelle, mais morale de la nation. Et cela déjà pour les écoles élémentaires et secondaires, les années que les enfants y passent étant d’une importance extrême pour la formation de leur caractère.
Tout d’abord (on me dira que je demande l’impossible), l’enseignement ne devrait pas être choisi simplement comme une profession, mais accepté comme une vocation irrésistible. Sans cet élan, il ne peut y avoir de bons instituteurs. Pour gagner les esprits et les cœurs, il faut se donner soi-même. Un instituteur indifférent pourra faire des leçons brillantes, il ne pénétrera jamais l’âme de ses élèves et ne marquera leur cerveau d’aucune empreinte. Quant aux éducateurs corrompus et corrupteurs, ce sont des criminels, et la même épithète s’applique à ceux qui, les sachant indignes, permettent qu’ils exercent leur ministère.
Le mot est écrit, et je le maintiens. L’enseignement est un ministère, aussi sacré que celui du prêtre dans l’ordre religieux, et il est surprenant que les défenseurs de l’école laïque ne le proclament pas. Il ne faudrait pas seulement en exclure les immoraux et amoraux, mais les gens bornés, tous ceux qui ne sentent pas l’importance de la mission, n’aiment pas la nature et[20] dont l’âme est médiocre.
[20] Voir Faiseurs de peines et Faiseurs de joies.