L’influence d’un précepteur et surtout d’une institutrice compréhensive sur le développement de ses élèves est énorme. Si les jeunes filles, à certains moments de leur vie, donnent des espérances qui, après leur entrée dans le monde, s’abattent piteusement vers le sol, comme un vol d’hirondelles chassé du ciel par la pluie, à qui en revient le mérite ? Aux femmes dévouées et intelligentes qui ont su découvrir et faire jaillir les sources des âmes juvéniles qui leur étaient confiées. Si ces âmes tombent ensuite dans des mains frivoles, qui les dévoient, la responsabilité n’en remonte pas aux éducatrices, mais aux mères[23].
[23] Voir le chapitre : [les Parents].
L’influence de l’institutrice privée s’exerce plus prépondérante encore que celle de l’institutrice publique, car elle suit son élève toute la journée et partage son existence. Il est vrai que son enseignement est parfois contrarié par celui de la famille ; il lui faut du tact et du pluck, pour lutter contre les tendances du milieu où elle se trouve, et les vaincre. Quelques-unes fléchissent ; d’autres, plus fortes, plus fines, arrivent à étendre leur influence au delà de leurs élèves. Mais ce sont des cas rares. En général, elles se bornent à modeler ou à refondre, en bien ou en mal, le caractère de celles qu’on leur confie. Je dois dire qu’en général c’est plutôt en bien.
Si elles ont l’âme sérieuse, elles marquent l’esprit des jeunes filles d’une empreinte contre laquelle, plus tard, la mère entrera en lutte. Si elles l’ont futile et trouvent un terrain favorable, elles exercent une influence dissolvante. Je connais une femme qui a traversé bien des vicissitudes, et qui, pourtant, n’a jamais pu oublier les enseignements que lui avait donnés une institutrice frivole et conventionnelle. Dans ses moindres gestes, dans sa tenue physique et morale, dans sa façon d’évaluer les gens et les choses, elle continue à lui obéir aveuglément, souvent même au détriment de sa santé, de son repos, de son plaisir, et surtout de son bonheur ! L’éducatrice est morte depuis longtemps, mais son ombre s’étend toujours sur la destinée de son élève, décolorant et rétrécissant son horizon, l’empêchant de se délivrer d’habitudes mentales, dont elle est assez intelligente pour discerner l’absurdité. On peut dire que cette influence rétrospective a ruiné une vie, car elle s’est exercée dans les moments les plus inopportuns.
Ce pouvoir suggestif qu’elle exerce, rend très difficile et délicat le choix d’une institutrice, et il faudrait faire de celles-ci un corps d’élite qui serait revêtu d’une grande dignité. Or c’est le contraire qui arrive, et il est effrayant de constater avec quelle imprudente facilité les parents introduisent sous leur toit des personnes médiocres et vulgaires, pourvu que leur réputation de bonnes mœurs soit intacte, comme s’il suffisait de ne pas avoir connu les passions, pour bien élever des enfants et leur apprendre à donner leur mesure !
Dans les internats, l’influence des instituteurs et des institutrices s’exerce plus fortement encore, la famille absente ne pouvant la contrebalancer. Les enfants sont livrés sans contrôle à une direction contre laquelle, pendant de longs mois, il n’y a pas de recours possible. Avec les idées modernes, ce système, sauf pour certaines études spéciales, finira par disparaître. Pourtant, il offre, dans certains cas, de réels avantages. Il existe des parents, incapables, ignorants, corrompus qui sont d’un mauvais exemple perpétuel pour leurs enfants ; il y a des familles où de déplorables luttes intimes sont le spectacle de chaque jour. Élevés dans de pareils milieux, que peut-on attendre des hommes de l’avenir ? Les internats représentent, pour cette catégorie de malheureux, prédestinés aux égarements par les milieux d’où ils sortent, une chance de salut. Elle disparaîtra si on les supprime. Et pourtant, que de périls redoutables ils renferment. Même si la direction est bonne et sage, il y a les maîtres, les camarades… Combien de crimes impunis s’y commettent, combien d’esprits s’y dévoient, combien de cœurs s’y vicient ! Pour échapper à ces embûches inévitables, il faudrait avoir été cuirassé d’avance par la famille qui, d’ordinaire, n’y pense pas. Les parents qui lancent leurs enfants dans ces agglomérations d’êtres, font preuve d’une extraordinaire confiance ou d’une étrange légèreté.
Les maisons religieuses, malgré tout ce qu’on peut dire contre elles, sont encore préférables aux instituts laïques ; le jour seulement où l’enseignement sera considéré comme une mission, et non choisi comme un simple gagne-pain, et souvent même un pis-aller, ceux-ci pourront prendre le dessus. Jusqu’ici la conscience des instituteurs et institutrices laïques n’a pas été réellement formée. En certains pays surtout, ils avouent cyniquement leur manque d’intérêt pour l’enseignement qu’ils donnent.
Les enfants élevés dans les internats, ou qui ont des instituteurs ou institutrices privés, représentent une minorité ; le plus grand nombre fréquente les écoles publiques ou les externats, ce qui est certainement le système le plus normal, pour peu que le milieu familial soit intelligent et paisible. Les contacts avec le monde extérieur sont suffisants pour préparer à la vie, et en même temps l’influence du dehors peut être combattue, dans ses mauvais côtés, par celle du dedans. Cependant, même dans ces conditions, le pouvoir suggestif du maître est immense, et les parents ne devraient jamais cesser de suivre attentivement les évolutions que subissent l’âme et l’esprit de l’enfant.
Suivre, se rendre compte ! C’est le remède à tous les maux, et c’est ce que nous nous refusons à faire par insouciance, par inconscience, absorbés par la vie automatique de chaque jour. Essayer d’arriver à une vue claire des choses serait le premier devoir des parents et des éducateurs. La plupart d’entre eux, au contraire, agissent et se dirigent en aveugles, et si on leur demandait les mobiles de leurs paroles, de leurs enseignements, de leur ligne de conduite, ils seraient fort embarrassés de répondre. Fatalisme, dira-t-on, confiance en Dieu, essaieront de murmurer quelques-uns. Quelquefois, peut-être, mais en général, c’est simple incohérence, paresse, habitude de ne pas réfléchir, de ne pas faire d’examen de conscience, de ne pas envisager en face ses responsabilités. La confiance en Dieu revêt d’autres formes ; on ne peut s’y méprendre : elle est faite de prières et non de légèreté. Aucune comparaison n’est possible entre cet état d’âme spécial, qui consiste à remettre toutes choses aux puissances invisibles et supérieures et la vision très incomplète de leur mission, qu’ont souvent même les parents tendres et les éducateurs honnêtes. Ces derniers, en général, ne semblent pas se douter de l’immense répercussion qu’ont leurs paroles, leurs actes, leurs attitudes… La plupart d’entre eux, en tout cas, sont parfaitement inconscients du privilège qu’ils possèdent : « Quelle tâche bénie que celle de l’éducateur ! Malgré ses soucis, ses fatigues, ses désillusions, elle réserve des joies intenses à ceux qui s’y consacrent de tout leur cœur et de toute leur âme, » écrivait Georges Butler. Combien d’éducateurs, au contraire, ne voient dans leur tâche qu’une corvée dont ils ont hâte de se libérer !