J’ai dit dans un autre livre que ceux qui ne sentent et n’aiment pas la nature ne sauront jamais être de bons éducateurs. Cela paraît un paradoxe, et tout au plus admettra-t-on la nécessité de ce sentiment dans les leçons de littérature et d’art. Mais pour le reste, dira-t-on, à quoi peut servir l’amour de la nature, de la beauté, de l’harmonie ? Comme je l’ai écrit dans un précédent chapitre[24], l’imagination éclaire tout, facilite tout ; sans elle, l’enseignement est plat, incolore, pédant… Il faut, pour être efficace, qu’il ouvre des horizons ; or, comment accomplir cette tâche, si on n’a pas soi-même l’esprit ouvert ? La masse est médiocre, répondra-t-on, et des médiocres suffisent à l’instruire. Mais sait-on si, dans cette masse, il n’y a pas des cerveaux qu’une intelligente culture tirerait peut-être de la médiocrité, dans laquelle on les maintient, on les enfonce…
[24] Voir le chapitre : [Chercheurs de sources].
Si les hommes sont souvent indifférents, négligents, cyniques même, dans l’accomplissement de leur tâche, les femmes y font preuve, parfois, d’une légèreté incroyable. Leurs dons naturels les porteraient cependant à être des éducatrices de premier ordre. Déjà nous en avons d’admirables qui peuvent servir d’encourageant exemple. Mais ce qui nuit aux femmes, dans l’enseignement comme ailleurs, du reste, c’est qu’elles aiment rarement les choses en soi, elles les font pour des raisons autres que la chose elle-même. Ainsi le directeur d’un laboratoire scientifique, où plusieurs jeunes filles travaillent, me disait récemment : « Elles sont assidues à l’étude, arrivent à l’heure exacte, montrent une patience méritoire dans les recherches, mais elles ne vont jamais au delà, cet au delà qui est tout dans la science. A peine ont-elles obtenu la place qu’elles convoitent ou gagné le prix d’un concours, leur zèle se ralentit, et pour peu qu’un mariage, même médiocre, se présente, elles lâchent avec joie tous leurs instruments de travail, n’ouvrent plus un livre et oublient ce qu’elles ont appris ! »
Je veux croire que les couleurs de ce tableau sont un peu poussées, mais il est certain que le travail intellectuel représente, pour les femmes, un but à atteindre, et, en général, une nécessité économique, plutôt qu’un goût réel pour la science et la culture. Si ce goût existait, on verrait les femmes riches, dont l’existence est assurée, se consacrer à l’étude, à la lecture… Cela se rencontre rarement ; les plus sérieuses préfèrent l’action, le mouvement, ce qui les éloigne de chez elles, les met en contact avec autrui. Ceci prouve que le cerveau de la femme est encore rebelle à la méditation, à la concentration, à l’abstraction… Il ne fait guère d’efforts qu’en vue d’un résultat positif à atteindre.
Cette paresse du cerveau féminin se manifeste également dans le corps enseignant, et si l’influence des éducatrices, déjà si grande, ne s’exerce pas plus prépondérante encore, il faut en chercher la cause dans la répugnance naturelle des femmes pour le travail mental et solitaire. Or, pour bien enseigner, il faut être arrivé, comme culture, à un degré supérieur à celui de ce qu’on enseigne ; les femmes devraient s’en persuader. Elles répondront que les hommes méritent les mêmes reproches, et elles auront raison en partie. Cependant, il y a des savants dans le professorat[25], des savants modestes qui travaillent et étudient pour le plaisir de savoir, sans l’ambition de parvenir. Connaît-on beaucoup de savantes désintéressées ?
[25] Je parle, bien entendu, des écoles primaires et secondaires.
Il serait d’autant plus désirable de pousser les femmes qui enseignent à étendre leur culture, qu’elles pourraient trouver dans cette voie un sérieux avenir, leurs dons de persuasion et d’intuition les mettant en mesure de frapper l’imagination et le cœur de l’enfant et de l’adolescent. Elles pourraient faire jaillir les sources. La plupart n’y songent guère aujourd’hui. Il y a beaucoup d’insupportables pédantes qui, magnifiant le peu d’instruction qu’elles possèdent, s’imaginent être des femmes supérieures ; il leur suffirait de s’instruire davantage, pour comprendre la réalité de leur ignorance. Il y a d’autres femmes pour lesquelles l’enseignement représente un gagne-pain quelconque ou un moyen de s’élever sur l’échelle sociale, et qui apportent à l’accomplissement de leur tâche une frivolité étonnante. Orientées autrement, elles auraient été tout aussi bien choristes, comparses dans un théâtre ou mannequins.
Si, par contre, on constate les miracles obtenus par une institutrice dont la vocation est véritable, on demeure émerveillé de ce que les femmes savent réaliser en ce genre. Une culture supérieure intellectuelle et morale pourrait faire d’elles, je le répète, d’admirables chercheuses de sources, mais il faudrait les recruter dans ce qu’une nation possède de meilleur et de plus élevé comme pensée, esprit, manières… Madame de Maintenon régna sur l’âme de Saint-Cyr par ses grandes façons.