Les sources abondent, c’est la baguette de coudrier qui manque ! M. Guizot a dit très justement que nous avons en nous des facultés qu’une seule existence ne suffit pas à développer[26]. En effet, nous sentons souvent que des voies, différentes de celles que nous suivons, auraient pu s’ouvrir devant nous et correspondre tout aussi bien, et mieux peut-être, à nos tendances et à nos capacités. Les théosophes se résignent, en pensant qu’ils réaliseront ces forces dans une autre incarnation. Ceux qui ne croient pas à de futures existences terrestres soupirent et disent : « c’est dommage » ; et s’ils ont du sens commun, ils ne se consument pas en regrets stériles. Quelques-uns, car la race des Icares n’est pas perdue, se jettent avec fougue dans de multiples entreprises, touchent à tout, se mêlent de tout, et, voulant ravir le feu du ciel, n’arrivent même pas à en retenir une étincelle !
[26] Il y a, pour les créatures humaines vraiment distinguées, plus d’une destinée possible, et elles portent en elles des puissances qu’une vie humaine, toujours si étroite, n’éveille et ne développe point. (Guizot.)
Mais le fait de sentir en nous tant de possibilités diverses, que nous ne parvenons pas à réaliser, prouve l’existence de sources vives qui, découvertes à temps et bien canalisées, pourraient activer l’évolution humaine et rendre l’homme conscient des forces inconnues qu’il détient en lui et qu’il n’a pas encore appris à discerner et à manifester.
Je crois fermement que la bourrasque dévastatrice qui souffle, en ce moment d’un bout de la terre à l’autre, ne durera pas et que, lorsqu’elle se sera dissipée, un avenir meilleur luira pour l’humanité. Quand toutes les forces bonnes, aujourd’hui éparses et inconscientes d’elles-mêmes, se seront reconnues et coalisées, une grande partie des tristesses qui assombrissent l’heure présente disparaîtra ; un souffle purificateur passera sur le cœur des hommes, et ils apprendront à se désaltérer aux eaux fraîches. Mais, pour y arriver, ils doivent aimer et approfondir la nature, écouter ses voix et chercher en eux-mêmes l’empreinte du divin, que les basses passions de la vie factice effacent, et que l’ange de la pitié vient chaque jour dessiner à nouveau dans leurs âmes.
Leur montrer cette empreinte, et ouvrir leurs oreilles aux hymnes que la nature chante au soleil et aux étoiles, est la tâche des chercheurs de sources, et ces chercheurs de sources devraient être surtout les éducateurs. Si ceux-ci comprenaient leur mission, il n’y aurait même plus besoin de lois nouvelles ni de courants d’opinion publique, pour élever leur situation ; elle grandirait immédiatement et s’imposerait au respect général.
CHAPITRE IV
LES RENCONTRES
Celui qui garde son âme veille sur sa voie.
(Proverbes.)
L’homme subit la triple influence de l’hérédité, du milieu, de l’éducation : une quatrième, celle des rencontres, représente dans sa destinée morale la part du hasard.
Ce mot redoutable de hasard, dont la signification nous échappe, qui peut, tout aussi bien, signifier la mise en action des forces divines que des forces pernicieuses, et sous lequel se cachent les causes inconnues dont notre vue bornée ne perçoit que les effets, est dans la bouche des créatures humaines synonyme d’ignorance. Mais il pèse lourdement sur leurs vies, par l’inattendu qu’il y amène.
Avec quelle légèreté nous prononçons d’ordinaire ces trois syllabes : rencontres, et quelle mince importance nous leur donnons dans notre esprit ! Pourtant, chacun de nous peut, en remontant le cours de son existence passée, discerner la large part qu’elles ont eue sur ses malheurs ou ses joies, ses déboires ou ses succès. Elles produisent, en outre, dans les vies, des répercussions prolongées dont nous ne nous rendrons compte que le jour où, devenus conscients, nous saurons rattacher tous les effets à toutes les causes.