En général, les relations des hommes entre eux ne sont pas le résultat de rencontres fortuites ; elles se recrutent dans la famille et le milieu où l’on vit, et il est facile, plus ou moins, de présumer le rôle qu’elles joueront dans le développement du caractère, du cœur et de l’existence de chacun. Bien que leur influence puisse être considérable, elles se rattachent à d’autres catégories de faits moraux ; ce qui m’occupe, c’est le choc imprévu d’esprits et d’âmes que les hasards de la vie mettent soudainement en présence.


La plupart des rencontres sont, en apparence, insignifiantes, et rien n’avertit l’homme qu’un élément nouveau est entré dans la formation de son être. Quelques-unes, par contre, frappent immédiatement l’esprit, en dehors de toute impression de sympathie ou d’antipathie. Nous sentons qu’un changement est survenu dans notre vie et que le lendemain ne sera plus semblable à la veille. Chez les êtres intuitifs, la sensation est si vive qu’ils se disent dès le premier contact : « Une force dirigeante est entrée en moi. » Même s’ils ne peuvent préciser son caractère, ils devinent que ce nouvel élément pèsera sur leur destinée ou sur leur évolution.

L’effet des rencontres varie suivant les âges ou le degré de développement intérieur de chacun. Dans l’enfance, il est violent, mais passager, et des parents ou des éducateurs attentifs et avertis peuvent l’annuler ou l’amoindrir par une sage et intelligente surveillance. Dans l’âge mûr, les impressions n’ayant plus la même vivacité, les hommes se trouvent moins exposés aux influences ; ils peuvent les exercer plus qu’y obéir. C’est dans la première et la seconde jeunesse qu’ils sont surtout sensibles aux forces qui émanent d’autrui ; le prestige qu’ils subissent prend souvent la forme de l’amour, et comme cette forme est troublante entre toutes, on lui attribue, à tort peut-être, la plus puissante des influences morales.

Il est certain que l’attraction qui pousse les hommes et les femmes les uns vers les autres, même si elle se réduit à une simple émotion sensuelle, modifie pour un temps leur façon de sentir et de penser. Quand l’émotion est durable et que les forces morales et intellectuelles rivent les deux bouts de la chaîne, l’influence de la rencontre s’exerce d’une façon vraiment prépondérante sur la vie et le caractère ; mais j’ai connu des gens très amoureux qui n’avaient aucun pouvoir l’un sur l’autre : si la passion, la tendresse les faisaient céder aux désirs et aux volontés de la personne aimée, leur moi restait, au fond, intangible.

Les êtres forts ou les faibles orgueilleux qui ont honte de leur manque d’énergie, se laissent difficilement influencer par l’amour, tout en lui permettant de bouleverser leur vie par les entraînements qu’il provoque. Des hommes et des femmes restent jalousement attachés à leurs idées et combattent avec obstination celles du compagnon ou de la compagne pour qui ils abandonneraient cependant, sans hésiter, famille ou situation ! C’est qu’au fond, dans l’amour, il y a toujours un conflit latent et que les amants sont des adversaires déguisés. Et c’est seulement quand cet antagonisme cessera, que le type de l’union véritable pourra se réaliser.

Dans le mariage, fruit, lui aussi, des rencontres, ou dans les longues liaisons qui en ont pris les allures, l’influence peut devenir immense, par l’effet de l’habitude et de la cohabitation, et souvent ce n’est pas le meilleur ou le plus intelligent qui modifie les idées de l’autre. La banale figure de la goutte d’eau qui finit par ronger la pierre s’applique ici merveilleusement. On a vu des hommes distingués d’intelligence ne plus penser par eux-mêmes, mais penser à travers le cerveau borné et vulgaire de la femme avec qui ils vivaient. On en a vu d’autres, naturellement probes et honnêtes, cesser de l’être, à l’instigation, parfois inconsciente, de leur compagne. Ce sont là des cas extrêmes, mais il est certain qu’une longue habitude[27] est plus puissante que la passion. Celle-ci centuple les énergies, vivifie les idées (je parle, bien entendu, des cas où les personnes mises en présence ont quelque valeur) et rend les individus moins malléables, plus conscients de leur façon de penser. Lorsqu’au contraire l’indifférence a remplacé l’amour, l’être, devenu moins vibrant, subit plus facilement la pression des esprits qui l’entourent.

[27] L’effet le plus général de l’habitude est d’enlever toute résistance, de détruire tout frottement ; c’est comme une pente où l’on glisse, sans s’en apercevoir, sans y songer. (Maine de Biran.)

Ainsi tel homme marié, follement amoureux d’une autre femme, belle, exquise, d’une intelligence supérieure, dont il sentira vivement le prestige, sera souvent moins influencé par elle que par sa propre femme, qu’il abandonne, qu’il n’admire plus, mais à qui il est lié par l’habitude mentale et le joug des intérêts communs. Par conséquent, les rencontres qui peuvent conduire au mariage sont parmi les plus redoutables. Elles devraient être envisagées comme un événement très grave, et la légèreté avec laquelle nous les considérons en général, sera sans doute jugée dans l’avenir comme une inconséquence touchant de près à la folie.

Les amitiés qui se forment dans la jeunesse, par l’effet d’une rencontre avec un camarade d’université, un voisin de bureau ou une personne quelconque, exercent également une influence qui peut bouleverser une mentalité, lui donner une direction nouvelle, changer l’avenir que l’éducation reçue lui avait préparé. Parmi ces influences, il en est d’heureuses et de perfides ; les plus nombreuses tendent simplement à nous rendre plus médiocres.