Nous sommes tous malades de paresse ; notre esprit, surtout quand il est en formation, éprouve des fatigues d’un genre spécial. Il est comme las de s’être tenu trop longtemps dressé et tendu ; c’est l’heure où les hommes médiocres, mais doués de volonté, prennent possession des âmes. Celles-ci trouvent une sorte de repos dans ces contacts, qui n’exigent aucun travail intellectuel, et donnent une sensation de supériorité qu’on peut maintenir sans effort d’aucun genre. C’est là le secret de beaucoup d’amitiés inexplicables. Elles ont encore une autre cause : peu recherchés d’ordinaire, les médiocres s’attachent plus facilement. Une femme à qui l’on reprochait de mal choisir ses amis, même ses amis très intimes, répondit : « Que voulez-vous ? J’aime avant tout les gens qui m’aiment, ils font tout le chemin, c’est plus commode ! »
En ce cas aussi la cause du phénomène doit être cherchée dans ce besoin de vie inconsciente qui nous tient tous, qui nous donne, lorsqu’il est satisfait, une sensation de repos, et pour lequel, peut-être, nos organes étaient faits avant que la curiosité d’Ève ne nous eût ouvert l’esprit à la science du bien et du mal. La vanité caressée a aussi sa part dans cette influence des médiocres, mais c’est une part minime, au fond, cette passion poussant volontiers les hommes à rechercher ce qui leur est supérieur. Il est vrai qu’il s’agit surtout de supériorité sociale et mondaine.
Après les médiocres viennent les méchants. Ceux-ci ont toujours besoin d’acolytes pour satisfaire leurs mauvais penchants ; ils recherchent avidement les relations et ne perdent aucune occasion de prendre de l’ascendant sur l’esprit des autres. L’activité du mal est incessante ; il développe les énergies d’une façon prodigieuse, il s’impose, il triomphe… Triomphe passager, il est vrai, mais qui pendant qu’il dure, égare beaucoup d’âmes. Il est inutile d’énumérer les effets des amitiés de ce genre, ils sont trop connus. Que de médiocres Faust, ont été les victimes de petits Méphistophélès !
Une heureuse rencontre peut avoir, au contraire, une influence fécondante sur le développement des êtres jeunes. Quand deux intelligences et deux cœurs honnêtes s’attachent l’un à l’autre, c’est un enrichissement subit. Sans trop reculer dans le passé, certaines correspondances du dix-neuvième siècle, publiées récemment, et échangées entre gens destinés, plus tard, à faire leur place dans le monde, prouvent à quel point certaines amitiés ont été un perpétuel encouragement intellectuel, un générateur d’enthousiasme et aussi un frein moral.
Quelquefois l’amitié s’établit entre gens d’âge différent. C’est plus rare, mais cela existe. En ce cas, évidemment, la personne qui a le plus d’expérience influence l’autre, surtout si elle possède, au point de vue intellectuel, une valeur réelle, reconnue ou non. Souvent ces rencontres n’ont, en apparence, qu’un effet passager ; la jeunesse de l’un le jette dans des voies qui ne croisent plus celles de l’autre, mais cependant, comme rien ne se perd en ce monde, toute influence subie laisse une empreinte. Bonne ou mauvaise, la trace demeure. N’y a-t-il pas quelque chose d’effrayant dans cette répercussion continuelle du son rendu par le contact de deux esprits ? C’est comme un écho qui ne mourrait jamais.
Que les rencontres aient pour résultat l’amour, le mariage, la complicité ou l’amitié, il faut les considérer comme de sérieux événements, puisqu’elles modifient la personnalité humaine. L’influence qu’elles exercent procède généralement d’une attraction des cœurs, des sens et de l’intelligence ; si elle est médiocre ou perverse, nous la subissons par simple paresse ou par vanité. Mais toutes les influences qui se rattachent aux sources que nous venons d’énumérer, ne sont ni les plus importantes ni les plus dangereuses.
Il en existe d’autrement subtiles dont il est impossible de pénétrer le secret, et qui s’exercent toutes puissantes sur notre mentalité : le cœur, les sens, l’admiration, l’indolence ou la vanité n’y entrent pour rien ! Elles sont parce qu’elles sont. Si, doué d’une faculté de vision rétrospective, l’homme devait déclarer, à la fin de sa vie, quelles personnes ont le plus contribué à la formation de son être, il ne nommerait peut-être ni celles qu’il a le mieux aimées, ni celles dont il a reçu la plus grande somme d’affection.
Ces influences mystérieuses, pour passagères qu’elles paraissent, marquent les âmes d’une empreinte ineffaçable, car elles s’adressent aux forces cachées et ignorées sur lesquelles la volonté n’a pas de contrôle direct. Aucune intimité n’est nécessaire, ni de fréquentes entrevues ; semblable à un courant électrique une fois établi, cette main-mise d’un esprit sur l’autre n’a pas d’autres coefficients. Elle existe. Souvent l’être qui domine ne connaît pas son empire ; inconscient de son influence, il ne peut pas la circonscrire.
J’ai connu une personne qui, sans s’en douter jamais, exerça un ascendant considérable sur plusieurs de ceux qui l’approchaient. Lorsqu’elle s’en rendit compte, son affliction fut grande ; elle craignait les responsabilités, et l’idée de provoquer chez les autres une excitation et une exaltation capables de les pousser à de dangereuses expériences, la poignait indiciblement.