Une amie lui ayant dit un jour dans une heure de détresse morale : « Toutes les sottises que j’ai faites, c’est à toi que j’en suis redevable, » elle s’écria, stupéfaite et indignée : — « A moi ? A moi qui ne t’ai jamais donné que de sages conseils ? » — « C’est vrai ! » — « Eh bien alors ? » — « Je ne puis t’expliquer, mais toutes les fois que je te voyais, j’avais la fièvre, une fièvre intense… »

La révélation fut douloureuse et se renouvela d’autres côtés.

— Vous communiquez la fièvre !

— Mais si je ne l’ai pas moi-même ?

— C’est égal, vous la donnez !

Ces mots l’affligeaient ; cette force inconnue qu’elle ne pouvait diriger, ne la connaissant pas, la troublait, lui donnait une sorte de peur d’elle-même. Arrivée à un degré d’évolution supérieur, elle aurait probablement exercé avec intelligence cet ascendant et s’en serait servie à son choix, pour le bien ou le mal. Mais elle était jeune, elle n’avait pas essayé encore de devenir consciente, et elle agitait les âmes sans le savoir, ni le vouloir. Née dans une période révolutionnaire ou de luttes religieuses, elle aurait pu utilement enflammer les âmes ; les enflammant en temps de paix, elle aidait simplement à les dévoyer. Cependant elle fit quelque bien, sans s’en douter non plus, à des âmes bonnes, instinctivement nobles, mais un peu molles, qu’elle tira de leur apathie.

Cette force magnétique qui s’exerce à tort et à travers, parce que ceux qui en disposent ne la connaissent pas, est un don effrayant. Augmenter les énergies des passionnés, des égoïstes, des ambitieux, c’est décupler leurs possibilités d’agir au détriment d’autrui, de se jeter dans de folles entreprises ou de courir de périlleuses aventures. Ils auraient besoin, au contraire, d’être ramenés au calme, à l’équilibre… Mais pour donner à chaque être la boisson qui lui est salutaire, il faudrait posséder ce discernement complet qui procède surtout du développement de la conscience. Par conséquent, connaître autrui et se connaître soi-même, c’est-à-dire connaître les forces dont on dispose, serait de nos jours, quoi qu’en dise Carlyle[28], l’essentiel et l’indispensable.

[28] Past and Present.

Dans l’ordre physique, l’homme sait à peu près se guider ; à un mets trop poivré, il n’ajoutera pas d’épices, pas plus qu’il n’enlèvera ses vêtements, les jours de froid. Dans l’ordre moral, au contraire, il agit en aveugle, il ajoute là où il faudrait retrancher, et retranche là où il faudrait ajouter, non seulement quand il obéit à des forces mystérieuses, mais aussi quand il agit volontairement et directement, et il se charge ainsi de lourdes responsabilités. Mais ceci est d’un autre ordre, revenons à ces ascendants singuliers et inexplicables dont les effets ne peuvent être prévus.